pour passer le temps…

Choisir son idéologie

Il n’y a pas de Raison Absolue, de Vérité, d’Évidence. Il n’y a pas de démonstration, d’argument irréfutable, de réalité indéniable.
Parce que la Science a tué Dieu. Parce que la preuve scientifique est provisoire, et que la connaissance est une croyance.

Il en va de même pour la marche des sociétés.

Il n’y a pas de Justice. Il n’y a pas de Bien.
Jusqu’à ce qu’on les crée.

Qu’importe que j’y adhère ou non, dans les débats, toutes les opinions, tous les jugements, toutes les évidences qu’avancent les uns et les autres sont sur le même plan.
C’est dégueulasse de considérer que 2 minutes de plaisir en bouche, si l’on peut appeler « plaisir » un mastic qui a la saveur ennuyeuse du quotidien, valent la mise à mort d’un animal ? OK.
L’homme est par nature omnivore, et le végétalisme développe des carences que les végétaliens ne connaissent pas parce que la nutrition c’est plus compliqué que « mettez du riz dans vos lentilles » ? OK.
Les femmes sont inférieures aux hommes ? OK.
Le vrai féminisme est celui qui crée l’utopie d’une prostitution universelle des femmes en guise d’empowerment ? OK.
L’hymen ne se « rompt » pas ? OK.
Un papa, une maman, les enfants ? OK.
Une papa, un maman, les enfants ? OK aussi.
L’IVG : mon corps, mon droit ? OK.
Les intermittents du spectacle itinérants ne maltraitent pas les animaux ? OK.
L’homme a tous les droits sur les animaux ? OK.
Wonder Woman est un symbole d’empowerment de la femme avant d’être une icône d’hypersexualisation ? OK.
Chacun est libre de choisir son genre ? OK.
L’inverse ? OK.
Chacun est déterminé par des faits sociaux ? OK.
Hiérarchie des races ? Pourquoi pas, on a bien celle des CSP.
Les végés sont des bourges ? OK.
La Bible est un guide de moralité et une preuve de l’existence d’un Être Suprême ? C’est pas con.
Les homos devraient avoir le droit de procréer et d’élever des enfants ? OK.
La procréation assistée est similaire au clônage ? OK.
Elfen Lied est un chef-dŒuvre scénaristique ? OK.
Les enfants doivent apprendre des choses sur le roman d’aventure ? OK.
Le monde moderne est en manque de Patrie ? OK.
Les mendiants s’en iront si je ne les encourage pas ? OK.

Je pourrais continuer à l’infini, avec pêle-même des phrases débiles ou intelligentes, toujours est-il que quand on les fourre en pots-pourris dans nos cocottes-minutes, y’a des moments où j’ai l’impression de voir ça :

Engouffre et régurgite à jamais

Je comptais mettre une assiette de vomi au départ, mais ça fait assez bien l’affaire.

Pas étonnant, dans tout ce bordel, qu’on n’ait pas le moindre signe de cohérence.

En tout cas, vous savez quoi ? Ça fait peut-être ado débile, mais je crois qu’on a deux types d’idéologies :

  • celles qu’on nous impose sans que nous en soyons conscient (la plupart, et elles portent des noms qui font peur, comme « christianity of the Doom », « partiarcattak », « carnassiérisme », « hétérosexisme », « décapitalisme », « liberalism, mais le gentil, le social », « libéralisme ékonomik », « incinérisme » – consumérisme poussé à l’extrême -, « valeur du tripalliarum« , etc.) ‑ bref, tous les grands méchants loups de Maman Société, dont la seule existence nous demeure invisible la majorité de notre vie ;
  • et celles qu’on nous impose même si on en est conscient (il arrive même qu’on croie les choisir !) – en général, les machins déviants, pas trop compris du public, pas consensuels ou mainstream pour un sou. Bref, des mouvements dont l’essence est la remise en question des valeurs initiales de l’individu – le genre qui trouve que SOS racisme ne peut pas être qualifié d’antiracisme parce qu’il dénonce des choses que tout le monde il sait déjà que c’est mal d’être raciste comme ça.

Bien sûr, il serait stupide de classer telle ou telle idéologie dans la catégorie « inconscient » / « conscient ». Ça dépend plutôt du parcours de chacun, et je ne serais pas surpris que les ChristianityOfTheDoomistes se définissent comme une idéologie minoritaire dans notre pays : mieux, je serais plutôt d’accord avec eux, et pas simplement parce que le plus facile de la loi sur le mariage gay est passé (en fait, en toute honnêteté, ils ont gueulé si fort qu’on a élagué en réaction, et à la fin, y’avait même plus besoin de mettre du lubrifiant !) Mais tout simplement parce qu’ils doivent revendiquer leurs idées dans un monde qui cherche de plus en plus à les refuser.

Donc, à partir du moment où l’on revendique consciemment des idées, où on se met en marge du reste de la société (ou de ce qu’on croyait être « la Société ») pour adhérer aux valeurs d’une communauté déviante, qui définit une Morale, une Vérité, une conception du monde même parfois, différentes ‑ à partir de ce moment-là, on est convaincu d’avoir Raison. Parce que nous, on a vu les deux côtés de la médaille. On a été élevé dans une opinion, et en grandissant, on en a vu les tares, n’est-ce pas, et on en est revenu.
Un peu à la MrRepzion : j’ai grandi catho et débile, et maintenant je suis un athée fier et intelligent.
Un peu à la InsolenteVeggie (et autres) : j’ai un jour été omnivore, mais maintenant je SAIS.
Un peu à la pimentduchaos : avant, j’étais un vilain jaloux et possessif ; je vais mieux maintenant.
Un peu comme moi, bien sûr. Et la liste est longue, encore une fois, j’ai pris les premiers exemples qui me passaient par la tête.

Maintenant, que ce soit bien clair : avoir vaincu des préjugés ne signifie pas qu’on ait raison.
Je le dis au connard défaitiste qui ne croit plus aux utopies des jeunes parce que l' »Expérience » l’en a fatigué. Je le dis au meneur des guerres saintes qui est convaincu que son combat est juste et qu’il est bon. Je le dis au sauvé, au rationnel, à l’esprit froid et détaché ; je le dis à tous ceux qui savent, et qui se mentent à eux-mêmes. Je me le dis aussi parfois.Parce qu’il n’y a pas de Raison Absolue, de Vérité ni d’Évidence. Ni de Justice, ni même de Bien. Jusqu’à ce qu’on les crée.

Ça fait peut-être un peu Jean-Paul Sartre, mais si rien n’est absolu, comment trouver la force de se battre pour quoi que ce soit ? Car se battre, et lutter, et argumenter, et affronter les opinions des autres. C’est blesser ses adversaires, c’est briser leurs egos. Bien sûr, c’est parfois un maigre prix à payer quand des vies sont en jeu et quand des souffrances sont évitées. Surtout qu’on prend beaucoup de plaisir à vaincre son ennemi.
Mais dans ce cas, n’est-ce pas dégueulasse de se battre contre la majorité* ? N’est-ce pas égoïste d’écouter ses propres penchants et désirs, quand ils feront tant de mal aux autres ? Quand nos revendications ne feront que noircir leurs cœurs de haine et de bêtise aveugle ? Pourquoi se battre, pourquoi chercher à changer le monde et les autres si ce n’est pour préserver le bonheur de la majorité ?
Se battre sans avoir Raison. Sans être Juste. Sans être véritablement altruiste. Sans être dans le Vrai.

Je vais vous le dire.
On se bat parce que ça fait plaisir de gagner. On y croit parce que ça fait plaisir d’être gagné. Et on se ment parce que sans mensonge, le monde n’a pas de sens ; sans fiction, sans valeur, sans mot (car le mot est une fiction), le monde n’est pas humain.
Nous cherchons du sens. Nous cherchons quelque chose à vouloir.**

Défendez au moins cinq convictions par mois. C’est bon pour la santé.

_______________________________

* et je les vois venir, les végétaliens, avec leurs conneries selon lesquels les animaux sont la majorité silencieuse. Beh c’est pas comme s’ils faisaient partie de notre société. Et puis merde, même si leur souffrance comptait, comment la comptabiliserait-on « justement » ?
** Ce bref paragraphe peut avoir l’air vide et assez convenu, mais rapporté au sujet de l’article, il est d’un cynisme nihiliste qui m’horrifie et m’écœure littéralement.

Publicités

Conte

J’avais grifouillé ce truc en prévoyant d’en faire une introduction à un article qui expliquât en quoi :
– nous vivons dans des pseudo-démocraties (cf. la notion bizarre de « démocratie
représentative« ) ;
– la démocratie n’est pas nécessairement le meilleur régime, en termes de justice comme d’efficacité ;
– le culte médiatique de la Croissance me les brise.
Mais bon, je suis retombé dessus en fouillant dans mes papiers, et je me suis dit qu’il claquait suffisamment bien comme ça.

Il était une fois un grand pays lointain, gouverné par un Roi faible et vieux. Un jour, une tempête l’emporta, avec tous ses enfants.
Du peuple en liesse surgirent alors des Princes, que le peuple en deuil changea en Rois. Le premier prit la faux, le deuxième se fit Empereur, le troisième suivit son oncle, le quatrième se drapa dans un drapeau blanc d’orgueil, le cinquième fut élu tyran, le sixième joua un mélodrame christique ; il manqua de peu qu’on adorât des meurtriers.
On appela cela Démocratie, sous prétexte que tout esclave ayant le choix entre deux maîtres devient par là son propre maître.
Un jour, la ville ainée décida que les vœux de ses sœurs étaient trop timorés pour qu’elle les souffrît : elle défia l’autorité du Roi son père, et quitta sa famille. Comme elle était le plus beau joyau de sa couronne, le Roi entra dans une fureur terrible ; aussi, plutôt que de la perdre, il envoya des canons et des soldats pour lui trancher le cou sans rougir sa robe. On ramena sa carcasse meurtrie aux pieds de la Démocratie.
On suggérait alors au peuple de choisir comme on voulait. Le peuple, très heureux qu’on l’aide à réfléchir, aimait s’informer. Ses envies, ses angoisses, ses désirs et ses peurs tendirent soudain vers le Très-Saint hochet du « Pouvoir d’Achat » : une fois le Progrès mort, il fallut la Croissance.
Un Roi vendit l’accoudoir gauche à l’Amérique, le droit à l’Europe ; le dossier fut réservé pour la Sainte Croissance, et le fond donné aux banques. Le peuple garde le reste.

Hi ! Long time no see…Mais ce blog n’est pas mort, non non non…il est juste…Ben, vous savez, je peux donner des tas d’excuses, mais la principale, c’est que je n’avais pas envie d’écrire pour des gens qui ne me lisent même pas, voilà.
Enfin, je suis pas juste. Il y a quand même quelques visites qui arrivent, tous les jours : j’ai donc bien un lectorat potentiel, même si mes apparitions sur la blogosphère se sont faites plus ponctuelles ces derniers mois.
Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire un peu. On revient avec un article trans / genre / identité sexuelle / féminisme et harcèlement de rue.

Depuis un certain temps déjà, je suis, et fais, beaucoup moins « homme » qu’avant. Mes vêtements se sont un peu féminisés, et couplés aux cheveux très longs ou aux lèvres plus rouges, ça fait que de plus en plus de gens dans la rue me prennent pour une « demoiselle » (et ce même quand je parle avec une voix de poitrine). En soi, ce n’est pas pour me déplaire, car ça fait un moment que je me considère comme certainement « agenre », et que je pense qu’il est temps que je redéfinisse plus précisément mon identité de genre, voire mon identité sexuelle – sans pour autant me ranger sous une étiquette. Quoiqu’il en soit, pour le moment, j’apparais bigenre, peut-être genderfluid (voir ces images pour un vocabulaire plus précis. J’en profite pour dire que désormais, je m’arroge le droit de varier mon genre grammatical).
En revanche, le fait d’être identifié(e) comme femme change pas mal de choses quand je me ballade dans la rue (en particulier la nuit, mais pas seulement). Le regard de l’autre devient important, voire potentiellement hostile ; ok, ça peut tenir aussi à mes craintes paranoïaques de « choquer », d’avoir un passing défaillant, etc. Mais une chose nouvelle ne trompe pas : des gens m’abordent, voire m’insultent, fréquemment depuis que je m’essaye un peu au maquillage (c’est trop récent pour que je fasse des statistiques, mais une ou deux occurences en quelques sorties, je trouve ça énorme…et pourtant, du maquillage, j’en fous pas 3 tonnes !)

Ces derniers jours :

  • la nuit, des voitures ont ralenti près de moi (deux ces derniers mois, une il y a un an, une autre il y a très longtemps quand j’avais joué aux drag queen :p). Parfois, on m’adressait la parole pour m’inviter à monter/sortir ; parfois, je m’enfuyais ou disait d’une voix plutôt trouble que je n’avais pas envie ; parfois, on passait son chemin quand on me voyait fuyant(e)/laide ; ;
  • un type a crié « Salope(s) ! » par la fenêtre juste quand sa voiture est passée devant moi, à 40km/h, dans la rue (sachant qu’il y avait pas mal de filles revenant d’une soirée avec quelques types, une trentaine de mètres plus loin, ça ne me regardait peut-être pas) ;
  • juste après m’avoir croisé(e), une petite fille de 4 ans a dit à sa maman une phrase qui contenait les mots « la madame », et « laide » ou « moche » (je n’ai pas vérifié si c’était de moi qu’il s’agissait et si j’avais bien compris le propos) ;
  • Je crois aussi qu’il y a aussi une fois où un type bourré a essayé de me draguer. Suis pas bien sûr ceci dit, car la drague et moi ça fait deux ;
  • MAIS SURTOUT, une espèce de crado (que nous appellerons Mr C…) m’a abordé(e) près du métro, en me lançant, à deux mètres de distance et sans arrêter son chemin : « Si tu veux, je te paye des opérations pour te faire refaire la poitrine et le visage ! » Là, pas de doute, j’ai vérifié, cet homme m’avait prise pour une femme et agressée verbalement, pour le plaisir gratuit de se sentir supérieur (alors que je suis sûr que même avec ses vêtements, j’aurais eu grave une belle gueule de beau gosse, plus séduisante que sa sale gueule de vieux con !) C’est à cette anecdote, particulièrement violente, que je m’intéresserai le plus.

La plupart du temps, une voix un peu grave me sort d’une situation à laquelle je n’ai pas encore appris à réagir : plutôt que d’essayer de travailler ma voix pour parfaire mon passing, je préfère rester dans un cadre où je peux faire entendre à l’autre qu’il s’est trompé. Quitte à me prendre un « Mais en fait t’es un mec ! » ou un « T’es gay ? » qui me crache l’abyssale stupidité du passant moyen pour qui l’orientation sexuelle recoupe les pratiques sexuelles, intérêts romantiques, identités de genre et pratiques de travestissement. C’est ce que j’ai fait avec le crado près du métro, et c’est comme ça qu’il a réagi. Typique.

De tout cela, il apparaît que :

  • j’ai un passing féminin…non désiré (et pourtant, vu ce que je porte, on peut pas dire que je l’aie pas cherché !) ;
  • en tant que femme, j’ai probablement l’air moche. Causes probables : plate, mal fringuée, sourcils épais, maquillage peu visible ou peau boutonneuse ombragée de traces pileuses, expression faciale de merde, coiffure de cul ;
  • les gens le remarquent, et se croient autorisés à se comporter comme des cons. Peut-être apparaît-il aussi que les gens sont des cons, mais nous ne nous avancerons pas.

Je prenais déjà conscience, de plus en plus, du harcèlement de rue, en raison de mes lectures un peu féministes sur la blogosphère. Pour un homme, essayer de concevoir ça, c’est déjà pas mal bouleversant, et je pense que tout le monde devrait savoir de quoi il s’agit. Mais l’expérimenter soi-même, ça décape !
Mais dans cette dernière expérience, je n’ai pas seulement vécu un harcèlement de rue. Ce que j’ai avant tout connu, c’est un jugement esthétique péremptoire et débile, exprimé par un parfait inconnu envers ma personne, m’expliquant violemment, en passant, sans raison, que je ne correspondait pas aux canons de beauté féminins. Que ni mon corps, ni mon visage n’étaient acceptables à ses yeux ; que j’étais 100% thon, et que je devais en éprouver de la culpabilité, voire, dépenser de l’argent afin d’être un objet sexuel désirable (parce que oui, être désirable aux yeux d’un crado à casquette, en froques dégueulasses et aux manières rustres au-delà de l’abjection, c’est plus qu’un but à atteindre dans la vie : c’est une nécessité intrinsèque pour toute personne possédant un vagin).

Quelques réliques bien masculinistes bien connues posent de grands problèmes d’éthiques aux petits humoristes de soirée : « Tu préfères baiser une fille jolie de visage et avec un corps dégueulasse, ou l’inverse ? » Le commentaire de Mr C… avait pour but de me dévaloriser complètement sur les deux plans (moche de visage – dans sa totalité -, et n’ayant pas de boobs – même pas pettanko, quoi, nada ! -) en me renvoyant à ma condition d’être physique et non intellectuel. Raté pour lui : j’ai joué l’homme, réaffirmé ma voix, mon droit à parler, à ne pas être qu’un corps. À chaque fois que je parle d’une voix un peu plus grave que d’habitude à ceux qui me prennent pour une femme, j’espère leur transmettre mes conceptions intellectuelles sur le sexe et le genre des individus, sur la validité du discours intellectuel déployé par des non-hommes, d’un coup, comme un éclaircissement. Je l’espère, j’y crois, sur le moment ; inutile de me rappeler que je me fais des illusions.
Mr C… essayait visiblement de me dévaloriser ; pire, de me détruire, gratuitement. Et je peux vous dire, que mine de rien, ça m’a vraiment affectée. J’y ai repensé, je me suis sentie dépressive les jours qui ont suivi. Rétrospectivement, j’ai eu envie de lui conseiller de garder tout son pognon pour son seul pif, mais bon, too late…Surtout, j’étais en colère ; et puis ce type était incroyablement moche, il était d’une connerie accablante, j’aurais voulu avoir la puissance de jouer les « dames sans merci », dont la beauté se révèle soudain comme celle des fées, et qui usent de ce pouvoir pour lancer les mots les plus destructeurs au crétin qui les a froissées ; je voudrais aussi m’être retourné et l’avoir frappé, je voudrais avoir gagné une bagarre contre lui, avec la faiblesse de mes musles et la justice de mon ressentiment. Enfin, j’avais profondément pitié de ce connard.

La question de ses motifs, je préférais ne pas me la poser, j’avais d’ailleurs toute une série d’hypothèses toutes prêtes à ce sujet. Mais hier, en discutant de Mr C… avec une amie, on a soulevé un question particulière : était-il un clodo, un pauvre, un miséreux quelconque ? Après tout, la violence verbale envers des inconnues (femmes, donc vulnérables, à la fois inférieures et supérieures socialement) est un défouloir ; peut-être est-ce un palliatif qui permet de supporter une condition peu enviable ? Peut-être était-il vieux et frustré sexuellement ? Peut-être venait-on de le larguer ? Peut-être Mr C voulait-il faire de l’humour ? Se rassurer sur sa virilité ? Peut-être croyait-il juste et utile pour elles de complimenter les belles, et d’informer les moches ? Peut-être était-il employé par un chirurgien esthétique qui voulait s’essayer au marketing ?
Mais dans le fond, j’en ai rien à foutre. Ce type m’a juste traité de façon dégueulasse en m’ayant à peine regardée, et les motifs de son action ne la justifient pas ; même, je doute qu’ils suffisent à l’expliquer. J’ai juste envie d’oublier ce Mr Connard !

Et puis je pense que d’autres femmes se font insulter par ce type en ce moment même...
Je pense qu’il n’est pas seul...
Je pense que ces injonctions à la beauté poussent certaines femmes à complexer et à se dévaloriser, dans la mesure où elles n’ont pas la consolation de savoir qu’on ne naît pas belle, mais qu’on est obligée de le devenir au moins assez pour être « regardable ».

Connard de monde de merde…

 

EDIT : J’aimerais juste ajouter une chose. Ma propre réaction aux propos de Mr C… ne me plaît pas. Parce que je leur ai accordé une signification sur ce que je suis. Parce que je n’ai pas eu le courage (ni l’assurance) de répondre avec une voix féminine. Parce que je me suis appuyée sur des raisonnements et mécaniques sexistes, voire homophobes, pour essayer de le décontenancer.
Je trouve de l’intérêt aussi à cette annecdote dans la mesure où elle montre que le changement physique suffit à modifier le regard des autres, mais aussi la façon dont on perçoit le monde extérieur. Une insulte à laquelle je n’ai pas été préparée pas m’a beaucoup plus blessée que ce que j’aurais pu croire.

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les bêtes esclaves, voici ce que je dirais :

Il est évident que les humains ne sont jamais bestiaux, et que les bêtes ne sont en rien humaines. Par conséquent, l’état du monde se doit de refléter cette différence onthologique.

Les hommes sont par nature supérieurs aux bêtes, car les bêtes brillent par leurs corps, au demeurant fort difformes, tandis que les hommes brillent par leur esprit et leur génie, dans les sciences et arts dans lesquels l’homme excelle.

La morphologie des animaux, qui est une donnée naturelle, explique et justifie leur rôle immémorial dans nos traditions : l’instinct essentiel du serpent le conduit à prendre des chemins détournés, celui du chat le porte à chasser des rongeurs, et celui du porc, qui mange sans rien distinguer, à se goinfrer jusqu’à l’endémie d’obésité morbide.

L’intelligence est le propre de l’homme : selon une ancienne tradition d’Afrique, ou de la péninsule arabique, elle lui fut donnée en cadeau par une autorité pas moins grande que le Créateur en personne ; ou peut-être par un dragon, mais ce n’est qu’un détail. Toujours est-il que des légendes humaines en attestent, pour peu qu’on les lise entre les lignes.

De petits kikoos de femmes, et de végétariens gays, et homosexuels qui plus est, se plaisent à débattre sur la condition des bêtes. Nous leur répondons que leur action et leurs convictions sont directement responsables de tout ce dont ils ne s’occupent pas, à commencer par les problèmes véritables , c’est-à-dire supérieurs.

Enfin, ces soi-disant « esclaves » bestiaux sont en réalité élevés en liberté.

Vu aujourd’hui dans un supermarché :

Oeufs de poules élevées en libeté.

Élevé…en liberté ?! En liberté ?
Comment élève-t-on quoi que ce soit en liberté ?
Vu que c’est censé être le maître mot de la devise de notre pays, ça fait quand même peur sur la notion qu’on en a…

C’est passé inapperçu pendant des années, pour moi. Allez pas prétendre, quand un marquetteux peut même avoir l’idée de pondre une absurdité pareille, et que le produit se vend toujours après, qu’on n’a pas des œillères en béton…
Notre quotidien est rempli de conneries. Et le pire, c’est que nous ne les voyons pratiquement jamais.

J’en ai assez marre de lire, sur les blogs orientés sur le genre, que je peux fréquenter, ce terme :

auteurE

C’est moche ! Y’a rien à faire, tout hideux, déséquilibré, laid ou imprononçable, orthographié par une beuglante. Y’a rien à faire, c’est moche !
Et ça me fait d’autant plus mal au cœur de penser ça, qu’en soi, j’estime que le mot « auteur » a bien le droit d’être féminisé. Et oui, je dis bien « de bon droit » en parlant du mot.

Mais bon, maintenant que mon cœur s’est époumonné, passons à des arguments un peu plus rangés contre ce mot « auteurE »

MAJUSCULE : À moins que je ne me trompe, on n’écrit pas de majuscule en-dehors des cas suivant : nom propre, pemier mot d’un vers, premier mot d’une phrase (obligatoire après un point, facultative après un point d’exclamation ou d’interrogation), mot écrit en capitales, acronymes et autres sigles. En tout cas, jamais à la fin d’un mot en minuscules.
Il est notoire, surtout sur internet, qu’une personne qui utilise (abusivement) les majuscules en-dehors de cet usage est soit un kikoolol (cas de l’alternance majuscules-minuscules-ascii compris *), soit une victime du diabolique CAPS LOCK. Ce comportement est généralement perçu comme désagréable, puisque la capitalisation est assimilée à l’intensité de la voix. Mal placer ses majuscules dans un chat ou dans un forum, c’est blesser la politesse et la bienséance de ses lecteurs.
Autrement dit, écrire « auteurE » revient à hurler la dernière voyelle dans l’oreille de son interlocuteur. On peut avoir envie d’insister sur cette féminisation militante ; mais personnellement, j’apprécie assez peu qu’on me hurle quoi que ce soit dans l’oreille, même si le propos flatte mes désirs. Ce mot éveille tantôt plaisir, tantôt agacement, colère, énervement, malaise, doutes. À tout prendre, je ne l’aime pas.
*Si v0uS vOYez PAs De kWa jE pArLe, fILeZ sUr sKyRoCk TtT DE sUItE…

Du e prosodiquement compté : La critique sur les majuscules semble s’arrêter dès qu’on utilise « auteure » normalement, ou « auteur.e.s », « auteur(e)s » et autres variantes graphiques. Néanmoins, la capitalisation fréquente du E final joue encore un rôle en creux, et le souvenir irritant reste présent dans l’esprit du lecteur.
Le problème est celui de la prononciation de ce « e » final. Faut-il ajouter une syllabe, rallongeant artificiellement un mot perçu comme de deux syllabes ; ou faut-il prononcer ce mot comme « auteur » ?

Une distinction inaudible. En effet, le e muet a pour caractéristique de ne pas se prononcer depuis le dix-septième siècle ; sa présence dans les mots n’est plus perceptible, quand elle marque le genre, que par un certain dimorpisme graphique (« empereur/impératrice », « emmerdeur/emmerdeuse »). Et parce que « r » est déjà aussi sonore qu’une consonne, on ne peut pas « mouiller » la fin du mot.
Conséquence ? Il faut beugler le E pour qu’on sache qu’il est là.

Bref, en un mot, je lui préfère autrice. Ça, c’est un beau mot ! Élégant, harmonisé avec d’autres mots, descendant en ligne directe du latin autrix (ce qui a pour soi de nous offrir une chance de clouer le bec à l’Académie : les pédants aiment le latin), sporadiquement utilisé jusqu’à son enterrement par le patriarcat. Il a tout pour lui !

Conséquemment, auteurE étant hideux et autrice satisfaisant à cet égard, j’utilise autrice. Et je m’énerve gaiement quand je lis auteurE, sans culpabiliser de le trouver laid.

********

De la légitimité de la féminisation

Je profite de cette exposition de ma haine envers « auteurE » pour exprimer mes doutes face à la féminisation. Certes, il ne s’agit pas de reprendre les bêtes pseudo-oppositions de l’Académie Française sur l’empressement avec lequel on invente des flexions féminines plus ou moins maladroites (ceci dit, auteurE, je te hais !) ; c’est davantage une question de fond, sur ce que je veux, ce que j’attends du féminisme.
Face aux inégalités qui aboutissent à des horreurs telles que « Madame LE Ministre » ou » Madame LE Maire » ou « Madame LE Directeur » – ou même « Monsieur le Directeur » – il est à mon avis deux solutions :

  • Généraliser la flexion féminin/masculin des substantifs : c’est ce que le féminisme réclame actuellement
  • Supprimer cette flexion, et aller vers un neutre.

Songez tout de même qu’on a déjà supprimé les cas : on peut bien supprimer le féminin. Car au fond, quelle différence y a-t-il (et veut-on faire sentir) entre un auteur et une autrice ? Que ce ne soit que le sexe : qu’on ait un homme-auteur et un femme-auteur, ou un intersexué-auteur, ou un asexué-auteur.
Mais à mon avis, tant que les substantifs resteront marqués au fer rouge d’une flexion en genre, leur signification sera contaminée par leur genre (et les représentations associées). Ainsi, un religieux sera un moine en bure une religieuse sera une nonne, avec des vêtements, des règles, une éducation différentes ; un auteur restera plus légitime qu’une autrice ; alors qu’un religieux (c’est-à-dire un homme-religieux ou un femme-religieux, ou X-religieux, indifféremment) serait juste une occupation, ouverte à tous les individus, sans « distinction » (au sens même de vision) de sexe.

Ce que j’attends du féminisme, ce n’est pas un monde où Lafâme est l’égale de Lhôme. Car dans ce cas, quid des trans, des intersexués, des non-sexués possibles ou en puissance, des homos ou pansexuels ? Quid de ceux qui, tout en voulant être humains, ne veulent pas tout à fait correspondre à un des deux pôles, Lhôme ou Lafâme ; qui ne veulent pas de cette bipolarité pour les définir, les situer ? Quid de la liberté ? Je veux – c’est mon vrai désir – qu’il n’y ait plus ni hommes ni femmes. Et c’est en ça que je crois.
Alors certes, je comprends qu’on ait envie de célébrer les progrès de l’égalité, et certes, elle est souhaitable. Mais vouloir compter les points, vouloir voir ça comme une guerre d’un camp contre l’autre, c’est renforcer cette bipartition du monde.
Si je ne mets pas tout au masculin, comme il m’est arrivé de le faire dans cet article, c’est parce que je crains une chose : c’est en taisant, en refusant de reconnaître la différence de statut, qu’on pérénise cette différence. Autrement dit : si tout le monde parlait au neutre, le monde changerait-il ? Cette objection est assez importante pour que je n’ose pas trancher.

Tower of Heaven

This is the book of lawsUn super jeu.

Sans surprise (pour les gamers du moins), je l’ai découvert à la dernière vidéo de l’excellente chonique 3615 USUL, dont la nouvelle formule réveille l’intelligence sans trop en diminuer l’humour.

Tower of Heaven, donc. Rien à rajouter sur ce qui est game design, Usul fait ça très bien.

Si Usul ne vous a pas parlé de la musique, sachez seulement que c’est un truc parfait pour jouer. La petite question que je me pose, c’est : ont-ils été assez sadiques pour faire exprès que la musique soit classe chaque fois qu’on meurt ?

Mais si je veux vous parler de ce jeu, c’est pour son scénario. Il est vraiment méga bon, car comme le disait Dorian « la simplicité est une forme de sotisphication »
Il ne faut donc pas s’y fier. Trois ligne de dialogue pour un jeu qui se torche en 5 minutes (quand on a de la bouteille, moins pour les experts, beaaauuuucoup plus pour les débutants) – mais toute une série de symboles peut-être chrétiens, peut-être shinto. Et le cœur de cette élégance, c’est que ce scénario épuré marie ces signes avec ce gameplay épuré.

Voyage de l’âme

Yet an other soul seeks to scale my tower ?

C’est sur cette phrase que le jeu vous accueille. « An other soul » Et c’est déjà intéressant : dans ce jeu, le joueur, l’avatar même du joueur, ce n’est qu’une âme. Un esprit. Une tête immense pour un corps attrophié ; la mort, omniprésente, n’existe pas vraiment (règle classique dans les jeux de plate-forme – mais ici soulignée : « May heaven grant you fortune », répète la voix) ; les sauts du jeu semblent un envol, quelque chose de doux, et non pas une poussée pour s’affranchir de la gravité (comme chez, par exemple, Mario 64).
Car s’il y a bien une dimension importante dans ToH, c’est l’aérien ; mais j’y reviendrai.

« Scale my tower » Possession, fierté, arrogance, défi impie, Babel, Karin-sama (pour les fans de Dragon Ball), symbole de domination, symbole masculin, symbole divin ; peut-être y a-t-il là aussi une vieille légende japonaise.
Ce n’est pas la première fois, en effet, que j vois une tour comme ça. Si fine, si haute, qu’elle déchire le ciel de haut en bas ; qu’on n’en voit pas le sommet ; qu’il faut arriver tout en haut. Toujours est-il que c’est assez clair : il s’agit d’une élévation de l’âme vers une condition supérieure, absolue, vers Dieu. L’arrière-plan religieux, chrétien ou shinto, est puissamment invoqué en une seule phrase.
Il est à noter que dans ce jeu, tout est soumis au mot et à la volonté. Comme dans la Genèse, l’action n’est pas un effet du Verbe : au-delà d’une parole performative, le Verbe n’est que l’explication du code et de ses lois physiques. En outre, le Verbe est une parole, et une trace écrite (le « livre des lois » fait plus que consigner les règles : il les incarne, et sa disparition est cossubstantielle de la disparition des règles) – et l’attribut de Dieu.

La terre et l’air, la purification

Il y a cinq choses dans ce jeu. Une voix en haut, un joueur qui monte, de la terre, de l’air, et du vivant (herbes ou papillons).
La terre et l’air sont vraiment les choses les plus présentes, comme dans la plupart des jeux de plate-forme. Blondir et marcher, c’est le cœur du jeu. Jusque dans les animations de morts : tête qui s’éparpille, lame de métal sciée, éclair aérien, retour à la poussière. Le vivant émane de l’air (papillons) ou de la terre (herbes et…pissenlits prêts à semer au vent) ; la voix est purement aérienne, elle vient du ciel, là où la tour n’a plus de prise ; quant au joueur, il cherche à échapper à la matière, à s’évader : accéder au statut divin, mettre la tour en-dessous de lui, surpasser les obstacles de la matière mortelle grâce à la puissance de l’air et à la pureté de la volonté immatérielle.
Cet affranchissement, cette tension vers l’aérien, le joueur les vivra avec son avatar.

C’est la divinité elle-même qui donne l’ordre : pour atteindre à elle, elle devra surpasser son statut de matière, d’humain, de terrien :

The reward is not made for mortal hands to claim it, you must first shed your humanity.
I thus give you a new rule :
Thou shall not touch a living thing.

La première règle édictée par la Voix est de quitter l’or (« Thou shall not touch golden blocks), la deuxième interdit de toucher la terre plus que nécessaire, la troisième condamne la gauche (allusion à de nombreuses religions), et la dernière impose la solitude absolue en détruisant le toucher absolument.

Sujettion et rébellion

Ces règles, il faut y obéir, sous peine de mort immédiate (je dirais même, fucking immédiate :p). Et ce sont elles qui nous guident vers la purification et la progression spirituelle nécessaires pour atteindre le haut de la tour (après tout, on m’aurait dès le début lâchés dans le lvl 9 ou 11, j’aurais jamais joué ;p).
MAIS vient un moment où ça ne suffit plus. Où la divinité est contrariée. L’obéissance conduit à la mort. Le chemin tracé et habituel est une impasse. Il faut fuir, passer par la fenêtre, quitter la tour, tricher. Oui, il faut tricher, car la divinité se met elle-même à tricher ; ou peut-être est-ce qu’elleimpose que nous nous libérions de son joug. On passe par la fenêtre. Dans le pur aérien. Impie, sans règles, on vole de bloc en bloc, et la divinité ne nous touche plus : le livre des lois se dissout dans l’air, nous sommes libre. C’est la condition nécessaire de l’élévation : abandonner son enseignant, trahir son maître.

Those covetous enough to seek my reward deserve only fiery torment.

Je trouve cette leçon très précieuse. Nous étions impie en commençant à grimper ; mais très rapidement, la divinité s’est révélée tricheuse, roublarde, moqueuse, colérique, avare, méchante et cruelle : impie elle-même. Alors il faut se libérer. Tuer le père, briser la tour. Ne pas réclamer un cadeau, mais plutôt prendre sa place, détruire son trône. Tuer Kami.