pour passer le temps…

Archives de la catégorie ‘Société’

Jean-Luc Pinard

La vigilance est un tribut que nous devons à notre liberté.

Jean-Luc Picard, Star Trek : La Nouvelle Génération (ST TNG),
Saison 4, Épisode 21 « La Chasse aux Sorcières »

Pour ouvrir et pour clore cette année, la France a connu deux événements marquants, qui ont soulevé des tempêtes d’émotion médiatique et d’inquiétude politique.
À chaque fois, une évidence s’est imposée : la Liberté était menacée. La Liberté d’Expression en janvier ; et la liberté d’être soi, d’être civil, de sortir dans un bar ou de descendre dans une rue de son propre pays.

Quand la liberté est menacée, le citoyen a un devoir. Il doit se mobiliser, il doit se battre pour Marianne blessée : donner son or, verser son sang.
L’Occident endormi, il est grand temps, doit veiller sur ces valeurs universelles que l’Ennemi renie ; ou tout périra.

Les terroristes doivent être connus, surveillés, démantelés avant d’agir contre nous.

Picard Facepalm

Bien entendu, vous aurez remarqué que la citation qui ouvre cet article est issue d’un épisode qui s’appelle « La Chasse aux Sorcières » et qui fait référence, au début des années 90, à l’ouverture d’une ère de relative paix, aux années noires du maccarthysme.
Star Trek TNG est une série relativement plan-plan, avec des scénarios tous plus ou moins sympathiques ou superficiellement originaux à partir de la troisième saison ; mais quelques épisodes ressortent du lot, comme des pépites d’argent dans une poignée de paillettes. De tels épisodes, je les conseillerais malgré le rythme plan-plan et la simplicité générale des scénarios de ST TNG. Celui-ci en est, et pourtant, on ne s’y attendait pas.

Dans cet épisode, le Capitaine de l’USS Enterprise Jean-Luc Picard reçoit à son bord une Amirale retraitée, supérieure directe, qui a pour mission de mener une enquête sur une affaire d’espionnage et de sabotage à bord. L’affaire est plutôt simple, trop pour un sabotage : il faut rapidement chercher des complices au sein de l’équipage. Très vite et en gros traits, les motifs disparaissent tandis l’affaire s’emballe, échappant à tout contrôle.

Là où le personnage de Picard, homme très froid, professionnel, dont l’attitude composée indique une parfaite maîtrise de lui-même en toutes circonstances (ou presque), se met à briller de mille feux et devient chaleureusement, puissamment humain, ce n’est pas quand il se montre fragile. C’est quand il Parle.
Certes, cela peut paraître rigolo d’entendre la voix d’Alain Choquet (le doubleur de Patrick Stewart) affirmer péremptoirement dans le pilote : « L’Humanité a Évolué. » après le splendide bullshit sur la Mutation qu’elle nous servait en ouverture du film X-Men. L’attachement vaguement patriotique de Picard à la FRANCE, pays de ses origines dont il chérit la glorieuse mythique, est un sujet d’amusement également.

En dépit de cela, quand Jean-Luc Picard Parle, quand il célèbre la philosophie, le respect de l’Autre, de la Liberté ou de la Vie, on ne peut que l’aimer.
Et de tous ses discours, la péroraison de cet épisode est celui qui vibre avec la plus puissante harmonie, sur une durée qui s’étale durant tout son commencement de Procès. Sous ses arguments clairs et absolus, la folie de l’Amirale, ou le silence non moins éloquent du représentant de Starfleet Command ne sont que des contre-points, des accompagnements.

Le véritable Ennemi est intérieur.
C’est celui qui prétend sauvegarder des Principes en les bafouant.

Bon, il va peut-être un peu loin avec ce poème qui dit que dès que le premier maillon est forgé, la chaîne de la servitude commence à s’enrouler. En tous cas, je l’espère ; parce que sinon, on est pas dans la merde.

Pour finir, je vous laisse sur une autre citation d’un autre Parleur :

« La sûreté [c’est] la protection de l’individu face à la puissance de l’État »

Publicités

Choisir son idéologie

Il n’y a pas de Raison Absolue, de Vérité, d’Évidence. Il n’y a pas de démonstration, d’argument irréfutable, de réalité indéniable.
Parce que la Science a tué Dieu. Parce que la preuve scientifique est provisoire, et que la connaissance est une croyance.

Il en va de même pour la marche des sociétés.

Il n’y a pas de Justice. Il n’y a pas de Bien.
Jusqu’à ce qu’on les crée.

Qu’importe que j’y adhère ou non, dans les débats, toutes les opinions, tous les jugements, toutes les évidences qu’avancent les uns et les autres sont sur le même plan.
C’est dégueulasse de considérer que 2 minutes de plaisir en bouche, si l’on peut appeler « plaisir » un mastic qui a la saveur ennuyeuse du quotidien, valent la mise à mort d’un animal ? OK.
L’homme est par nature omnivore, et le végétalisme développe des carences que les végétaliens ne connaissent pas parce que la nutrition c’est plus compliqué que « mettez du riz dans vos lentilles » ? OK.
Les femmes sont inférieures aux hommes ? OK.
Le vrai féminisme est celui qui crée l’utopie d’une prostitution universelle des femmes en guise d’empowerment ? OK.
L’hymen ne se « rompt » pas ? OK.
Un papa, une maman, les enfants ? OK.
Une papa, un maman, les enfants ? OK aussi.
L’IVG : mon corps, mon droit ? OK.
Les intermittents du spectacle itinérants ne maltraitent pas les animaux ? OK.
L’homme a tous les droits sur les animaux ? OK.
Wonder Woman est un symbole d’empowerment de la femme avant d’être une icône d’hypersexualisation ? OK.
Chacun est libre de choisir son genre ? OK.
L’inverse ? OK.
Chacun est déterminé par des faits sociaux ? OK.
Hiérarchie des races ? Pourquoi pas, on a bien celle des CSP.
Les végés sont des bourges ? OK.
La Bible est un guide de moralité et une preuve de l’existence d’un Être Suprême ? C’est pas con.
Les homos devraient avoir le droit de procréer et d’élever des enfants ? OK.
La procréation assistée est similaire au clônage ? OK.
Elfen Lied est un chef-dŒuvre scénaristique ? OK.
Les enfants doivent apprendre des choses sur le roman d’aventure ? OK.
Le monde moderne est en manque de Patrie ? OK.
Les mendiants s’en iront si je ne les encourage pas ? OK.

Je pourrais continuer à l’infini, avec pêle-même des phrases débiles ou intelligentes, toujours est-il que quand on les fourre en pots-pourris dans nos cocottes-minutes, y’a des moments où j’ai l’impression de voir ça :

Engouffre et régurgite à jamais

Je comptais mettre une assiette de vomi au départ, mais ça fait assez bien l’affaire.

Pas étonnant, dans tout ce bordel, qu’on n’ait pas le moindre signe de cohérence.

En tout cas, vous savez quoi ? Ça fait peut-être ado débile, mais je crois qu’on a deux types d’idéologies :

  • celles qu’on nous impose sans que nous en soyons conscient (la plupart, et elles portent des noms qui font peur, comme « christianity of the Doom », « partiarcattak », « carnassiérisme », « hétérosexisme », « décapitalisme », « liberalism, mais le gentil, le social », « libéralisme ékonomik », « incinérisme » – consumérisme poussé à l’extrême -, « valeur du tripalliarum« , etc.) ‑ bref, tous les grands méchants loups de Maman Société, dont la seule existence nous demeure invisible la majorité de notre vie ;
  • et celles qu’on nous impose même si on en est conscient (il arrive même qu’on croie les choisir !) – en général, les machins déviants, pas trop compris du public, pas consensuels ou mainstream pour un sou. Bref, des mouvements dont l’essence est la remise en question des valeurs initiales de l’individu – le genre qui trouve que SOS racisme ne peut pas être qualifié d’antiracisme parce qu’il dénonce des choses que tout le monde il sait déjà que c’est mal d’être raciste comme ça.

Bien sûr, il serait stupide de classer telle ou telle idéologie dans la catégorie « inconscient » / « conscient ». Ça dépend plutôt du parcours de chacun, et je ne serais pas surpris que les ChristianityOfTheDoomistes se définissent comme une idéologie minoritaire dans notre pays : mieux, je serais plutôt d’accord avec eux, et pas simplement parce que le plus facile de la loi sur le mariage gay est passé (en fait, en toute honnêteté, ils ont gueulé si fort qu’on a élagué en réaction, et à la fin, y’avait même plus besoin de mettre du lubrifiant !) Mais tout simplement parce qu’ils doivent revendiquer leurs idées dans un monde qui cherche de plus en plus à les refuser.

Donc, à partir du moment où l’on revendique consciemment des idées, où on se met en marge du reste de la société (ou de ce qu’on croyait être « la Société ») pour adhérer aux valeurs d’une communauté déviante, qui définit une Morale, une Vérité, une conception du monde même parfois, différentes ‑ à partir de ce moment-là, on est convaincu d’avoir Raison. Parce que nous, on a vu les deux côtés de la médaille. On a été élevé dans une opinion, et en grandissant, on en a vu les tares, n’est-ce pas, et on en est revenu.
Un peu à la MrRepzion : j’ai grandi catho et débile, et maintenant je suis un athée fier et intelligent.
Un peu à la InsolenteVeggie (et autres) : j’ai un jour été omnivore, mais maintenant je SAIS.
Un peu à la pimentduchaos : avant, j’étais un vilain jaloux et possessif ; je vais mieux maintenant.
Un peu comme moi, bien sûr. Et la liste est longue, encore une fois, j’ai pris les premiers exemples qui me passaient par la tête.

Maintenant, que ce soit bien clair : avoir vaincu des préjugés ne signifie pas qu’on ait raison.
Je le dis au connard défaitiste qui ne croit plus aux utopies des jeunes parce que l' »Expérience » l’en a fatigué. Je le dis au meneur des guerres saintes qui est convaincu que son combat est juste et qu’il est bon. Je le dis au sauvé, au rationnel, à l’esprit froid et détaché ; je le dis à tous ceux qui savent, et qui se mentent à eux-mêmes. Je me le dis aussi parfois.Parce qu’il n’y a pas de Raison Absolue, de Vérité ni d’Évidence. Ni de Justice, ni même de Bien. Jusqu’à ce qu’on les crée.

Ça fait peut-être un peu Jean-Paul Sartre, mais si rien n’est absolu, comment trouver la force de se battre pour quoi que ce soit ? Car se battre, et lutter, et argumenter, et affronter les opinions des autres. C’est blesser ses adversaires, c’est briser leurs egos. Bien sûr, c’est parfois un maigre prix à payer quand des vies sont en jeu et quand des souffrances sont évitées. Surtout qu’on prend beaucoup de plaisir à vaincre son ennemi.
Mais dans ce cas, n’est-ce pas dégueulasse de se battre contre la majorité* ? N’est-ce pas égoïste d’écouter ses propres penchants et désirs, quand ils feront tant de mal aux autres ? Quand nos revendications ne feront que noircir leurs cœurs de haine et de bêtise aveugle ? Pourquoi se battre, pourquoi chercher à changer le monde et les autres si ce n’est pour préserver le bonheur de la majorité ?
Se battre sans avoir Raison. Sans être Juste. Sans être véritablement altruiste. Sans être dans le Vrai.

Je vais vous le dire.
On se bat parce que ça fait plaisir de gagner. On y croit parce que ça fait plaisir d’être gagné. Et on se ment parce que sans mensonge, le monde n’a pas de sens ; sans fiction, sans valeur, sans mot (car le mot est une fiction), le monde n’est pas humain.
Nous cherchons du sens. Nous cherchons quelque chose à vouloir.**

Défendez au moins cinq convictions par mois. C’est bon pour la santé.

_______________________________

* et je les vois venir, les végétaliens, avec leurs conneries selon lesquels les animaux sont la majorité silencieuse. Beh c’est pas comme s’ils faisaient partie de notre société. Et puis merde, même si leur souffrance comptait, comment la comptabiliserait-on « justement » ?
** Ce bref paragraphe peut avoir l’air vide et assez convenu, mais rapporté au sujet de l’article, il est d’un cynisme nihiliste qui m’horrifie et m’écœure littéralement.

Conte

J’avais grifouillé ce truc en prévoyant d’en faire une introduction à un article qui expliquât en quoi :
– nous vivons dans des pseudo-démocraties (cf. la notion bizarre de « démocratie
représentative« ) ;
– la démocratie n’est pas nécessairement le meilleur régime, en termes de justice comme d’efficacité ;
– le culte médiatique de la Croissance me les brise.
Mais bon, je suis retombé dessus en fouillant dans mes papiers, et je me suis dit qu’il claquait suffisamment bien comme ça.

Il était une fois un grand pays lointain, gouverné par un Roi faible et vieux. Un jour, une tempête l’emporta, avec tous ses enfants.
Du peuple en liesse surgirent alors des Princes, que le peuple en deuil changea en Rois. Le premier prit la faux, le deuxième se fit Empereur, le troisième suivit son oncle, le quatrième se drapa dans un drapeau blanc d’orgueil, le cinquième fut élu tyran, le sixième joua un mélodrame christique ; il manqua de peu qu’on adorât des meurtriers.
On appela cela Démocratie, sous prétexte que tout esclave ayant le choix entre deux maîtres devient par là son propre maître.
Un jour, la ville ainée décida que les vœux de ses sœurs étaient trop timorés pour qu’elle les souffrît : elle défia l’autorité du Roi son père, et quitta sa famille. Comme elle était le plus beau joyau de sa couronne, le Roi entra dans une fureur terrible ; aussi, plutôt que de la perdre, il envoya des canons et des soldats pour lui trancher le cou sans rougir sa robe. On ramena sa carcasse meurtrie aux pieds de la Démocratie.
On suggérait alors au peuple de choisir comme on voulait. Le peuple, très heureux qu’on l’aide à réfléchir, aimait s’informer. Ses envies, ses angoisses, ses désirs et ses peurs tendirent soudain vers le Très-Saint hochet du « Pouvoir d’Achat » : une fois le Progrès mort, il fallut la Croissance.
Un Roi vendit l’accoudoir gauche à l’Amérique, le droit à l’Europe ; le dossier fut réservé pour la Sainte Croissance, et le fond donné aux banques. Le peuple garde le reste.

« Si tu veux, je te paye des opérations pour te faire refaire la poitrine et le visage ! »

Hi ! Long time no see…Mais ce blog n’est pas mort, non non non…il est juste…Ben, vous savez, je peux donner des tas d’excuses, mais la principale, c’est que je n’avais pas envie d’écrire pour des gens qui ne me lisent même pas, voilà.
Enfin, je suis pas juste. Il y a quand même quelques visites qui arrivent, tous les jours : j’ai donc bien un lectorat potentiel, même si mes apparitions sur la blogosphère se sont faites plus ponctuelles ces derniers mois.
Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire un peu. On revient avec un article trans / genre / identité sexuelle / féminisme et harcèlement de rue.

Depuis un certain temps déjà, je suis, et fais, beaucoup moins « homme » qu’avant. Mes vêtements se sont un peu féminisés, et couplés aux cheveux très longs ou aux lèvres plus rouges, ça fait que de plus en plus de gens dans la rue me prennent pour une « demoiselle » (et ce même quand je parle avec une voix de poitrine). En soi, ce n’est pas pour me déplaire, car ça fait un moment que je me considère comme certainement « agenre », et que je pense qu’il est temps que je redéfinisse plus précisément mon identité de genre, voire mon identité sexuelle – sans pour autant me ranger sous une étiquette. Quoiqu’il en soit, pour le moment, j’apparais bigenre, peut-être genderfluid (voir ces images pour un vocabulaire plus précis. J’en profite pour dire que désormais, je m’arroge le droit de varier mon genre grammatical).
En revanche, le fait d’être identifié(e) comme femme change pas mal de choses quand je me ballade dans la rue (en particulier la nuit, mais pas seulement). Le regard de l’autre devient important, voire potentiellement hostile ; ok, ça peut tenir aussi à mes craintes paranoïaques de « choquer », d’avoir un passing défaillant, etc. Mais une chose nouvelle ne trompe pas : des gens m’abordent, voire m’insultent, fréquemment depuis que je m’essaye un peu au maquillage (c’est trop récent pour que je fasse des statistiques, mais une ou deux occurences en quelques sorties, je trouve ça énorme…et pourtant, du maquillage, j’en fous pas 3 tonnes !)

Ces derniers jours :

  • la nuit, des voitures ont ralenti près de moi (deux ces derniers mois, une il y a un an, une autre il y a très longtemps quand j’avais joué aux drag queen :p). Parfois, on m’adressait la parole pour m’inviter à monter/sortir ; parfois, je m’enfuyais ou disait d’une voix plutôt trouble que je n’avais pas envie ; parfois, on passait son chemin quand on me voyait fuyant(e)/laide ; ;
  • un type a crié « Salope(s) ! » par la fenêtre juste quand sa voiture est passée devant moi, à 40km/h, dans la rue (sachant qu’il y avait pas mal de filles revenant d’une soirée avec quelques types, une trentaine de mètres plus loin, ça ne me regardait peut-être pas) ;
  • juste après m’avoir croisé(e), une petite fille de 4 ans a dit à sa maman une phrase qui contenait les mots « la madame », et « laide » ou « moche » (je n’ai pas vérifié si c’était de moi qu’il s’agissait et si j’avais bien compris le propos) ;
  • Je crois aussi qu’il y a aussi une fois où un type bourré a essayé de me draguer. Suis pas bien sûr ceci dit, car la drague et moi ça fait deux ;
  • MAIS SURTOUT, une espèce de crado (que nous appellerons Mr C…) m’a abordé(e) près du métro, en me lançant, à deux mètres de distance et sans arrêter son chemin : « Si tu veux, je te paye des opérations pour te faire refaire la poitrine et le visage ! » Là, pas de doute, j’ai vérifié, cet homme m’avait prise pour une femme et agressée verbalement, pour le plaisir gratuit de se sentir supérieur (alors que je suis sûr que même avec ses vêtements, j’aurais eu grave une belle gueule de beau gosse, plus séduisante que sa sale gueule de vieux con !) C’est à cette anecdote, particulièrement violente, que je m’intéresserai le plus.

La plupart du temps, une voix un peu grave me sort d’une situation à laquelle je n’ai pas encore appris à réagir : plutôt que d’essayer de travailler ma voix pour parfaire mon passing, je préfère rester dans un cadre où je peux faire entendre à l’autre qu’il s’est trompé. Quitte à me prendre un « Mais en fait t’es un mec ! » ou un « T’es gay ? » qui me crache l’abyssale stupidité du passant moyen pour qui l’orientation sexuelle recoupe les pratiques sexuelles, intérêts romantiques, identités de genre et pratiques de travestissement. C’est ce que j’ai fait avec le crado près du métro, et c’est comme ça qu’il a réagi. Typique.

De tout cela, il apparaît que :

  • j’ai un passing féminin…non désiré (et pourtant, vu ce que je porte, on peut pas dire que je l’aie pas cherché !) ;
  • en tant que femme, j’ai probablement l’air moche. Causes probables : plate, mal fringuée, sourcils épais, maquillage peu visible ou peau boutonneuse ombragée de traces pileuses, expression faciale de merde, coiffure de cul ;
  • les gens le remarquent, et se croient autorisés à se comporter comme des cons. Peut-être apparaît-il aussi que les gens sont des cons, mais nous ne nous avancerons pas.

Je prenais déjà conscience, de plus en plus, du harcèlement de rue, en raison de mes lectures un peu féministes sur la blogosphère. Pour un homme, essayer de concevoir ça, c’est déjà pas mal bouleversant, et je pense que tout le monde devrait savoir de quoi il s’agit. Mais l’expérimenter soi-même, ça décape !
Mais dans cette dernière expérience, je n’ai pas seulement vécu un harcèlement de rue. Ce que j’ai avant tout connu, c’est un jugement esthétique péremptoire et débile, exprimé par un parfait inconnu envers ma personne, m’expliquant violemment, en passant, sans raison, que je ne correspondait pas aux canons de beauté féminins. Que ni mon corps, ni mon visage n’étaient acceptables à ses yeux ; que j’étais 100% thon, et que je devais en éprouver de la culpabilité, voire, dépenser de l’argent afin d’être un objet sexuel désirable (parce que oui, être désirable aux yeux d’un crado à casquette, en froques dégueulasses et aux manières rustres au-delà de l’abjection, c’est plus qu’un but à atteindre dans la vie : c’est une nécessité intrinsèque pour toute personne possédant un vagin).

Quelques réliques bien masculinistes bien connues posent de grands problèmes d’éthiques aux petits humoristes de soirée : « Tu préfères baiser une fille jolie de visage et avec un corps dégueulasse, ou l’inverse ? » Le commentaire de Mr C… avait pour but de me dévaloriser complètement sur les deux plans (moche de visage – dans sa totalité -, et n’ayant pas de boobs – même pas pettanko, quoi, nada ! -) en me renvoyant à ma condition d’être physique et non intellectuel. Raté pour lui : j’ai joué l’homme, réaffirmé ma voix, mon droit à parler, à ne pas être qu’un corps. À chaque fois que je parle d’une voix un peu plus grave que d’habitude à ceux qui me prennent pour une femme, j’espère leur transmettre mes conceptions intellectuelles sur le sexe et le genre des individus, sur la validité du discours intellectuel déployé par des non-hommes, d’un coup, comme un éclaircissement. Je l’espère, j’y crois, sur le moment ; inutile de me rappeler que je me fais des illusions.
Mr C… essayait visiblement de me dévaloriser ; pire, de me détruire, gratuitement. Et je peux vous dire, que mine de rien, ça m’a vraiment affectée. J’y ai repensé, je me suis sentie dépressive les jours qui ont suivi. Rétrospectivement, j’ai eu envie de lui conseiller de garder tout son pognon pour son seul pif, mais bon, too late…Surtout, j’étais en colère ; et puis ce type était incroyablement moche, il était d’une connerie accablante, j’aurais voulu avoir la puissance de jouer les « dames sans merci », dont la beauté se révèle soudain comme celle des fées, et qui usent de ce pouvoir pour lancer les mots les plus destructeurs au crétin qui les a froissées ; je voudrais aussi m’être retourné et l’avoir frappé, je voudrais avoir gagné une bagarre contre lui, avec la faiblesse de mes musles et la justice de mon ressentiment. Enfin, j’avais profondément pitié de ce connard.

La question de ses motifs, je préférais ne pas me la poser, j’avais d’ailleurs toute une série d’hypothèses toutes prêtes à ce sujet. Mais hier, en discutant de Mr C… avec une amie, on a soulevé un question particulière : était-il un clodo, un pauvre, un miséreux quelconque ? Après tout, la violence verbale envers des inconnues (femmes, donc vulnérables, à la fois inférieures et supérieures socialement) est un défouloir ; peut-être est-ce un palliatif qui permet de supporter une condition peu enviable ? Peut-être était-il vieux et frustré sexuellement ? Peut-être venait-on de le larguer ? Peut-être Mr C voulait-il faire de l’humour ? Se rassurer sur sa virilité ? Peut-être croyait-il juste et utile pour elles de complimenter les belles, et d’informer les moches ? Peut-être était-il employé par un chirurgien esthétique qui voulait s’essayer au marketing ?
Mais dans le fond, j’en ai rien à foutre. Ce type m’a juste traité de façon dégueulasse en m’ayant à peine regardée, et les motifs de son action ne la justifient pas ; même, je doute qu’ils suffisent à l’expliquer. J’ai juste envie d’oublier ce Mr Connard !

Et puis je pense que d’autres femmes se font insulter par ce type en ce moment même...
Je pense qu’il n’est pas seul...
Je pense que ces injonctions à la beauté poussent certaines femmes à complexer et à se dévaloriser, dans la mesure où elles n’ont pas la consolation de savoir qu’on ne naît pas belle, mais qu’on est obligée de le devenir au moins assez pour être « regardable ».

Connard de monde de merde…

 

EDIT : J’aimerais juste ajouter une chose. Ma propre réaction aux propos de Mr C… ne me plaît pas. Parce que je leur ai accordé une signification sur ce que je suis. Parce que je n’ai pas eu le courage (ni l’assurance) de répondre avec une voix féminine. Parce que je me suis appuyée sur des raisonnements et mécaniques sexistes, voire homophobes, pour essayer de le décontenancer.
Je trouve de l’intérêt aussi à cette annecdote dans la mesure où elle montre que le changement physique suffit à modifier le regard des autres, mais aussi la façon dont on perçoit le monde extérieur. Une insulte à laquelle je n’ai pas été préparée pas m’a beaucoup plus blessée que ce que j’aurais pu croire.

AuteurE et féminisation des substantifs

J’en ai assez marre de lire, sur les blogs orientés sur le genre, que je peux fréquenter, ce terme :

auteurE

C’est moche ! Y’a rien à faire, tout hideux, déséquilibré, laid ou imprononçable, orthographié par une beuglante. Y’a rien à faire, c’est moche !
Et ça me fait d’autant plus mal au cœur de penser ça, qu’en soi, j’estime que le mot « auteur » a bien le droit d’être féminisé. Et oui, je dis bien « de bon droit » en parlant du mot.

Mais bon, maintenant que mon cœur s’est époumonné, passons à des arguments un peu plus rangés contre ce mot « auteurE »

MAJUSCULE : À moins que je ne me trompe, on n’écrit pas de majuscule en-dehors des cas suivant : nom propre, pemier mot d’un vers, premier mot d’une phrase (obligatoire après un point, facultative après un point d’exclamation ou d’interrogation), mot écrit en capitales, acronymes et autres sigles. En tout cas, jamais à la fin d’un mot en minuscules.
Il est notoire, surtout sur internet, qu’une personne qui utilise (abusivement) les majuscules en-dehors de cet usage est soit un kikoolol (cas de l’alternance majuscules-minuscules-ascii compris *), soit une victime du diabolique CAPS LOCK. Ce comportement est généralement perçu comme désagréable, puisque la capitalisation est assimilée à l’intensité de la voix. Mal placer ses majuscules dans un chat ou dans un forum, c’est blesser la politesse et la bienséance de ses lecteurs.
Autrement dit, écrire « auteurE » revient à hurler la dernière voyelle dans l’oreille de son interlocuteur. On peut avoir envie d’insister sur cette féminisation militante ; mais personnellement, j’apprécie assez peu qu’on me hurle quoi que ce soit dans l’oreille, même si le propos flatte mes désirs. Ce mot éveille tantôt plaisir, tantôt agacement, colère, énervement, malaise, doutes. À tout prendre, je ne l’aime pas.
*Si v0uS vOYez PAs De kWa jE pArLe, fILeZ sUr sKyRoCk TtT DE sUItE…

Du e prosodiquement compté : La critique sur les majuscules semble s’arrêter dès qu’on utilise « auteure » normalement, ou « auteur.e.s », « auteur(e)s » et autres variantes graphiques. Néanmoins, la capitalisation fréquente du E final joue encore un rôle en creux, et le souvenir irritant reste présent dans l’esprit du lecteur.
Le problème est celui de la prononciation de ce « e » final. Faut-il ajouter une syllabe, rallongeant artificiellement un mot perçu comme de deux syllabes ; ou faut-il prononcer ce mot comme « auteur » ?

Une distinction inaudible. En effet, le e muet a pour caractéristique de ne pas se prononcer depuis le dix-septième siècle ; sa présence dans les mots n’est plus perceptible, quand elle marque le genre, que par un certain dimorpisme graphique (« empereur/impératrice », « emmerdeur/emmerdeuse »). Et parce que « r » est déjà aussi sonore qu’une consonne, on ne peut pas « mouiller » la fin du mot.
Conséquence ? Il faut beugler le E pour qu’on sache qu’il est là.

Bref, en un mot, je lui préfère autrice. Ça, c’est un beau mot ! Élégant, harmonisé avec d’autres mots, descendant en ligne directe du latin autrix (ce qui a pour soi de nous offrir une chance de clouer le bec à l’Académie : les pédants aiment le latin), sporadiquement utilisé jusqu’à son enterrement par le patriarcat. Il a tout pour lui !

Conséquemment, auteurE étant hideux et autrice satisfaisant à cet égard, j’utilise autrice. Et je m’énerve gaiement quand je lis auteurE, sans culpabiliser de le trouver laid.

********

De la légitimité de la féminisation

Je profite de cette exposition de ma haine envers « auteurE » pour exprimer mes doutes face à la féminisation. Certes, il ne s’agit pas de reprendre les bêtes pseudo-oppositions de l’Académie Française sur l’empressement avec lequel on invente des flexions féminines plus ou moins maladroites (ceci dit, auteurE, je te hais !) ; c’est davantage une question de fond, sur ce que je veux, ce que j’attends du féminisme.
Face aux inégalités qui aboutissent à des horreurs telles que « Madame LE Ministre » ou » Madame LE Maire » ou « Madame LE Directeur » – ou même « Monsieur le Directeur » – il est à mon avis deux solutions :

  • Généraliser la flexion féminin/masculin des substantifs : c’est ce que le féminisme réclame actuellement
  • Supprimer cette flexion, et aller vers un neutre.

Songez tout de même qu’on a déjà supprimé les cas : on peut bien supprimer le féminin. Car au fond, quelle différence y a-t-il (et veut-on faire sentir) entre un auteur et une autrice ? Que ce ne soit que le sexe : qu’on ait un homme-auteur et un femme-auteur, ou un intersexué-auteur, ou un asexué-auteur.
Mais à mon avis, tant que les substantifs resteront marqués au fer rouge d’une flexion en genre, leur signification sera contaminée par leur genre (et les représentations associées). Ainsi, un religieux sera un moine en bure une religieuse sera une nonne, avec des vêtements, des règles, une éducation différentes ; un auteur restera plus légitime qu’une autrice ; alors qu’un religieux (c’est-à-dire un homme-religieux ou un femme-religieux, ou X-religieux, indifféremment) serait juste une occupation, ouverte à tous les individus, sans « distinction » (au sens même de vision) de sexe.

Ce que j’attends du féminisme, ce n’est pas un monde où Lafâme est l’égale de Lhôme. Car dans ce cas, quid des trans, des intersexués, des non-sexués possibles ou en puissance, des homos ou pansexuels ? Quid de ceux qui, tout en voulant être humains, ne veulent pas tout à fait correspondre à un des deux pôles, Lhôme ou Lafâme ; qui ne veulent pas de cette bipolarité pour les définir, les situer ? Quid de la liberté ? Je veux – c’est mon vrai désir – qu’il n’y ait plus ni hommes ni femmes. Et c’est en ça que je crois.
Alors certes, je comprends qu’on ait envie de célébrer les progrès de l’égalité, et certes, elle est souhaitable. Mais vouloir compter les points, vouloir voir ça comme une guerre d’un camp contre l’autre, c’est renforcer cette bipartition du monde.
Si je ne mets pas tout au masculin, comme il m’est arrivé de le faire dans cet article, c’est parce que je crains une chose : c’est en taisant, en refusant de reconnaître la différence de statut, qu’on pérénise cette différence. Autrement dit : si tout le monde parlait au neutre, le monde changerait-il ? Cette objection est assez importante pour que je n’ose pas trancher.

« They NEED structure. I said. »

« Nazi Germany had a good thing going in that regards. Forget freedom, we want structure ! »
Un commentaire

Un seul mot : beûrk.

« IDEAS WORTH SPREADING » ? Sans rire !

Pour ne pas faire celui qui se contente de partager, je vais quand même citer un peu :
« So people think I’m being unkind to this kid. No, we’re having a little fun. And the thing about it, I’ve done this for years, the younger they are, the more fun it is.
When I get six- and seven-year-olds in a group, I have to figure out how to keep them quiet. You know that they’ll always start yakking. And so I play a little game with them before I make them stand at attention.
I say, « Now listen. In the army, when we want you to pay attention, we have a command. It’s called ‘at ease.’ It means everybody be quiet and pay attention. Listen up. Do you understand? »
« Uh-huh, uh-huh, uh-huh. » « Let’s practice. Everybody start chatting. » And I let them go for about 10 seconds, then I go, « At ease! »
« Huh! » (Laughter)
« Yes, General. Yes, General. »
Try it with your kids. See if it works. » I don’t think so !
C’est beau, quand même, cette Amérique qui apprend aux enfants, à travers le jeu, que l’armée et son système hiérarchique rigide, degré suprême de l’aliénation de sa propre liberté, de sa propre volonté, c’est quelque chose de rigolo ! Vive les jeunesses américaines !

« But you’d be amazed at what you can do with them once you put them in that structure. In 18 weeks, they have a skill. They are mature. And you know what, they come to admire the drill sergeant and they never forget the drill sergeant. They come to respect him. And so we need more of this kind of structure and respect in the lives of our children. »
Ce jeu d’enfants devient un système d’adultes, il fallait s’y attendre. On prend un homme, on lui martèle dans le crâne qu’il est nul et informe et doit devenir un être plus fort, un vrai mec, avec des couilles en acier et un cœur…non, pas de cœur, pas de vie, une machine, ça vaut mieux. On le force à s’humilier comme de la merde sous les beuglantes d’un beugleur professionnel, on lui ôte le contrôle de son propre corps, l’exercice de sa libre parole (réduite à 3 mots : « Yessir Nosir Noexcusesir »), de son esprit…
Et quand il ressemble à ce qu’on veut, à tel point que sa volonté même est aliénée, et qu’il en vient à aimer le carcan dans lequel on l’a enfermé, on appelle cela : du respect. Car oui, un esprit brisé et soumis peut ressentir du respect !
Conclusion : brisons les esprits de tous nos enfants. Ça les rendra efficaces. Mais qu’est-ce qu’on veut faire d’eux, au juste ?

« [The learning process] begins the first time a child in a mother’s arms looks up at the mother and says, « Oh, this must be my mother. (…) It’s her language I will learn. » And at that moment they shut out all the other languages that they could be learning at that age, but by three months, that’s her. »
Il est sûr de lui, là ?

« And we are having difficulties in so many of our communities and so many of our schools where kids are coming to first grade and their eyes are blazing, they’ve got their little knapsack on and they’re ready to go »
Vraiment ? Ce serait pas un poil idéalisé, comme peinture du premier jour d’école ?
« and then they realize they’re not like the other first graders who know books, have been read to, can do their alphabet. »
Mais dans quelle maternelle il est allé, lui ?
« And by the third grade, the kids who didn’t have that structure and minding in the beginning start to realize they’re behind, and what do they do? They act it out. They act it out, and they’re on their way to jail or they’re on their way to being dropouts. It’s predictable. »
Comme il y va, là ! N’importe quel enseignant te dira un grand nombre de cas surprenants où il a observé des changements de parcours, des renversements inattendus, un changement personnel face à l’institution scolaire ! Mais bon, monsieur est général, pas éducateur de mômes…

« So, I tell young people everywhere, it ain’t where you start in life, it’s what you do with life that determines where you end up in life, and you are blessed to be living in a country that, no matter where you start, you have opportunities so long as you believe in yourself, you believe in the society and the country, and you believe that you can self-improve and educate yourself as you go along. And that’s the key to success. »
Et que se passera-t-il le jour où ils apprendront que l’ascenseur social de leur glorious society est en panne ? Je déteste l’American Dream
Est-ce vraiment là le success qu’il convient de faire espérer aux gens ?

Je vous épargne l’extase religieuse sur our amazing nation, which touches every nation, oh Lord, it amazes me every time I lead my eyes to look at it !

*****************************************************

Ce qu’il y a d’étrange, dans cette affirmation que les enfants ont besoin de cadres, voire les demandent, c’est qu’elle m’a également été dite par un enseignant (qui n’a pas été général, mais a fait l’armée, âge oblige).

En fait, pour un prof de collège, veiler à ce qu’une classe fonctionne à peu près autour de l’apprentissage, ce n’est pas facile. Car certes, les gamins ont envie d’apprendre, mais certains, depuis plusieurs années déjà, réagissent très mal aux cadres, contraintes, jugements, de l’institution scolaire.
En outre, de plus en plus, les gamins développent une vie complexe, des relations, une sous-culture propre « à côté » de l’école, quelque chose qui soit de leur génération (dans les deux sens du terme), leur forge une identité, les définisse en tant que groupe. Et c’est bien nécessaire : on leur a toujours dit « Vous êtes un groupe, vous êtes les enfants, nous sommes les adultes / nous sommes les plus grands, les plus petits veulent ressembler aux plus grands parce que les plus grands ont plus de savoir, plus de pouvoir, plus de maturité (quoique ce mot puisse bien vouloir signifier…) », il est temps qu’ils s’approprient à leur avantage ces idées-là, qu’ils aient à leur tour leurs mystères, que les adultes sont trop grands pour connaître.

Le professeur doit donc instaurer une différence entre le « temps social », séculaire, mondain ; et le temps de l’apprentissage, la classe, où on écoute le prêcheur, intermédiaire entre eux et le Savoir (ou, selon quelques théologiens récents, le « guide », qui va éclairer leur relation intime avec le Savoir, leur montrer et leur faire arpenter le chemin, les accompagner en les poussants à devenir leurs propres maîtres, dans la paix du Savoir).
Cet autre temps, ce « temps de la classe », le prof doit l’instituer via tout un tas de petits rituels, pour lui permettre d’obtenir le pouvoir de faire régner la volonté de l’École au sein de son école.

Ayant grandi avec ces cadres, ces structures, les enfants y sont habitués. Ils connaissent cet environnement. Ils savent apprendre là-dedans.
Par contre, lachez-les, vous le verrez : ils ne sont pas autonomes. Parce qu’on les a privés d’autonomie. Parce qu’on a voulu s’assurer de ce qu’ils devaient connaître. Et quand ils n’ont pas ces cadres, ils sont perdus, tout devient un peu inintelligible, le temps social est mêlé au temps de la classe : ce n’est pas normal, c’est inconnu, c’est mal rangé, c’est dérangeant. Ils n’aiment pas.
Pas étonnant, dans ces conditions, que les enfants réels réclament des structures. Mais en ont-ils besoin ?

Copyright 3 – Tout travail mérite salaire

On nous dit que tout travail mérite salaire.
Que l’État veille donc au paiement des tueurs à gage !

Si l’État s’y refuse, quand il ne cesse d’affirmer qu’inconditionnellement, une activité considérée comme un « travail » « mérite » une rénumération régulière définie par un contrat, alors de deux choses l’une :

  • ou bien : tout travail considéré comme légitime mérite un salaire ;
  • ou bien : cette phrase se base sur des présupposés idéologiques afin de se faire passer pour une évidence, de façon à paraître un argument indéniable.

Vous aurez remarqué que, dans les deux cas, l’État nous prend pour des cons.

Salaire
Mérite
Les artistes
Conclusion

Salaire

Salariat
Si tout travail mérite salaire, alors tout travail mérite le salariat.
Le salariat, cet esclavage moderne. Une condition qui se compose de deux choses : la subsistance, et, depuis peu, le surplus.

  • La subsistance : une aliénation nécessaire à la survie : pour boire, manger, avoir accès à un logement, à des soins médicaux – bref, conserver son intégrité physique – il faut travailler. « Gagner sa vie » – ce qui signifie que la vie n’est pas un droit, mais un « mérite », voire une « chance »…
  • Le surplus : une aliénation qui fait de vous un acteur économique particulier : le consommateur. Manipulé, s’encombrant de choses dont il n’a pas besoin, d’objets qui l’empêchent de vivre ; tel est la condition des peuples des pays développés. Je suppose que mon lectorat n’a pas besoin que je revienne en détail sur l’anti-consumérisme.

Est-ce vraiment une récompense enviable ?

Récompense
On peut aussi comprendre le « salaire » comme un gain économique non salarial. Mais même là, est-ce vraiment ce que le travail devrait faire gagner ?
Peut-être ne devrait-on plus avoir à travailler pour survivre. Ces derniers siècles, une idée nouvelle est apparue : que le travail pouvait être source de plaisir, d’épanouissement personnel, de bien-être individuel et collectif. Pourtant, le travail est toujours obligatoire, nécessaire, inévitable et aliénant. Subi, et on est censés le désirer ? C’est du foutage de gueule. Du bourrage de crâne idéologique. Du taylorisme de bas étage.
Si vous croyiez un tant soit peu en cette idée que le travail est bénéfique à la personne qui travaille, vous n’imagineriez même pas le salaire comme un bienfait ou une nécessité.
La récompense et le moteur de tout travail, ce doit être le plaisir. Ce doit être le bonheur. L’épanouissement personnel. L’espoir d’être utile aux autres, individus ou communauté. La rencontre. La création. L’amélioration vers un monde meilleur. Tout travail qui n’est pas motivé ou récompensé par cela, je n’ai aucune envie de le subventionner !

Le salaire est une aliénation économique qui nuit à la liberté de l’individu, et à sa conception du travail ; dans une société idéale, le salariat ne saurait exister. Le salaire est une sanction nocive du travail.

Mérite

Mériter, c’est vite dit. Il ne faut pas confondre conséquence usuelle et droit moral.

« Je mérite »
La méritocratie, déjà…Qu’est-ce que le mérite d’un individu ? Sa réussite ? Sa détermination ? Son travail ? Ses facultés naturelles ? Sa soumission, son intégration réussie à une institution, ou à un groupe ? Les valeurs dont l’a doté son groupe d’origine sociale ? Son esprit d’analyse ?
Peut-on « mériter » l’échec ? « Mériter » la souffrance ? « Mériter » de perdre un bras, parce qu’on a imité ses amis en se droguant ? « Mériter » d’être violée, parce qu’on s’est habillée léger, et qu’on est née femme ? « Mériter » un moins bon travail, parce qu’on est né dans une classe moins privilégiée ? « Mériter » une insulte ? « Mériter » le racisme ?
Tout ceci, il faut l’admettre, si on suppose qu’on peut « mériter » la réussite, la santé, la sécurité, le bonheur, le respect. À moins que le mérite soit seulement ce à quoi j’ai droit par essence, par droit naturel, par contrat social. Auquel cas, il me semble avoir déjà montré que personne ne mérite une condition aussi peu enviable que le salariat.

Mérite et jugement de valeur
« X mérite Y. »
Cet énoncé ne décrit pas une définition, une conséquence, une cause, une nécessité, une possibilité, une construction intellectuelle {propriété intrinsèque, classement catégoriel}. La relation qu’il établit entre X et Y est d’un genre tout particulier, qu’il est nécessaire de mettre en avant.

  • Si X est un bien, Y est toujours un bien. (Toute vie mérite d’être sauvée.)
  • Si X est un mal, Y est toujours un mal. (Tout meurtre mérite la mort.)

[Des phrases comme « Tout criminel mérite jugement » sont plus ambigües : en réalité, « mérite » n’exprime pas ici une idée de mérite intrinsèque, mais de droit. Pour dire simplement, ce n’est pas vraiment qu’il mérite un jugement parce qu’il est criminel, c’est plutôt qu’il y a droit parce qu’il appartient à la catégorie des hommes. Aussi, j’excluerai ce type de relations, où la notion de « mérite » n’est plus vraiment en question.]
Dire d’une chose qu’elle en mérite une autre, c’est avant tout juger de l’éthique d’une chose, et de l’autre. Cela marche pour les actes, les comportements, les auteurs de ces actes ou comportements, les idées, les discours, les systèmes politiques, les idéologies…
Tout jugement d’ordre éthique est nécessairement inscrit dans un système axiologique relatif au cadre culturel, ou à la classe de celui qui l’énonce. Nous avons ici un énoncé idéologiquement situé, qui tente de se faire passer pour une vérité universelle, mathématique.

Pourquoi « tente de se faire passer pour une vérité mathématique » ? Ma foi, par la forme ; mais en réalité, bien plus : pour une évidence. J’en veux pour preuve le lien conceptuel récurrent entre X et Y. Conséquence [fréquente] (Tout travail mérite salaire, Les drogués méritent leur dépendance, Il mérite ce qui lui arrive), lien sémantique prononcé (Tout meurtre mérite la mort, Tout délit mérite une punition, Celui qui cuisine mérite de manger), voire les deux (dans notre contexte culturel : Toute femme mérite d’être aimée (sic))

Les artistes

Dans le cas qui nous intéresse, l’énoncé « Tout travail mérite salaire », deux choses sont supposées : que le salaire est un bien, et que le travail (en particulier, le travail des artistes) est un bien, que l’État doit garantir, protéger.
QUI a dit que le travail des artistes était un bien, et POURQUOI ?

Le Bien Public et l’État
La première chose qu’il faudra remarquer, c’est que le seul bien que l’État soit habilité à garantir est le bien commun. Le bien public. Ici, la majorité de la population est en désaccord avec les politiques gouvernementales sur le copyright, et pas seulement parce que leur intérêt est directement concerné, mais aussi : parce qu’elles nuisent à la neutralité du net, parce qu’elles ne favorisent pas les artistes qui en ont besoin mais les grandes maisons d’édition, parce qu’elles défendent un modèle économique dépassé basé sur une distribution régulée de biens immatériels. Il convient donc de se demander si le gouvernement protège vraiment le bien commun.

Le Progrès
Les artistes sont censés mettre en avant une forme de Progrès moral depuis les Lumières. Notamment une forme de progrès moral à l’encontre du pouvoir en place. Les subventionner officiellement me paraît d’emblée discutable, si l’on veut instaurer un débat fertile qui illumine la population, quand l’intérêt de l’autorité légitime est la manipulation idéologique du peuple.
En outre, la notion de « progrès moral », en vogue aux XVIIIème et XIXème siècle, est datée (le relativisme a fait des merveilles, au XXème siècle) – aussi les lois qui s’appuient un tant soit peu dessus devraient être revues.
Enfin, contrairement aux écrivains du XIXème siècle, les artistes de nos jours ne sont plus habilités à créer du savoir et de la réflexion, mais au mieux, à célébrer les idées des autres (sociologues, scientifiques, journalistes) tout autant que l’obscurantisme (écoutez un peu de techno, vous perdrez mille neurones par seconde, na !)

Le nouveau
L’autre caractéristique attribuée à la Création Artistique est l’innovation. La « nouvelle » esthétique, – l’originalité, l’expression de l’être, la célébration humaniste de l’âme humaine. Cette « nouvelle » esthétique a bien vieilli depuis le XIXème siècle, et le « poète inspiré » n’est plus qu’un mythe vieillot bon à enflammer les vieux débris romantiques. Ceux-là mêmes qui ne supportaient pas la sécheresse des générations précédentes furent décrits comme de « vieux squelettes » par Rimbaud, et ainsi de suite.
Cette prétendue « originalité » d’un artiste n’est que la rupture adolescente d’un courant esthétique avec son prédécesseur direct. « La vérité est que la querelle des Anciens et des Modernes est permanente. » (François le Lionnais, LA LIPO) Un roulement de la mode, qui se fera avec ou sans salaire – car comme la mode, il suffit à occuper ceux qui s’en piquent.

L’Art pour l’Art
« Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain
Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain. » – Boileau (que j’aime pas)
Il ne saurait y avoir d’art qui ne soit pas pour l’art.
Un vrai travail n’est pas travail alimentaire.


(Que proposes-tu alors ? Ma foi, un mélange entre le don spontanné, et les subventions étatiques.)

Tout travail mérite salaire.
Voilà comment on justifie le
Le copyright ©