pour passer le temps…

Archives de juin, 2013

« Si tu veux, je te paye des opérations pour te faire refaire la poitrine et le visage ! »

Hi ! Long time no see…Mais ce blog n’est pas mort, non non non…il est juste…Ben, vous savez, je peux donner des tas d’excuses, mais la principale, c’est que je n’avais pas envie d’écrire pour des gens qui ne me lisent même pas, voilà.
Enfin, je suis pas juste. Il y a quand même quelques visites qui arrivent, tous les jours : j’ai donc bien un lectorat potentiel, même si mes apparitions sur la blogosphère se sont faites plus ponctuelles ces derniers mois.
Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire un peu. On revient avec un article trans / genre / identité sexuelle / féminisme et harcèlement de rue.

Depuis un certain temps déjà, je suis, et fais, beaucoup moins « homme » qu’avant. Mes vêtements se sont un peu féminisés, et couplés aux cheveux très longs ou aux lèvres plus rouges, ça fait que de plus en plus de gens dans la rue me prennent pour une « demoiselle » (et ce même quand je parle avec une voix de poitrine). En soi, ce n’est pas pour me déplaire, car ça fait un moment que je me considère comme certainement « agenre », et que je pense qu’il est temps que je redéfinisse plus précisément mon identité de genre, voire mon identité sexuelle – sans pour autant me ranger sous une étiquette. Quoiqu’il en soit, pour le moment, j’apparais bigenre, peut-être genderfluid (voir ces images pour un vocabulaire plus précis. J’en profite pour dire que désormais, je m’arroge le droit de varier mon genre grammatical).
En revanche, le fait d’être identifié(e) comme femme change pas mal de choses quand je me ballade dans la rue (en particulier la nuit, mais pas seulement). Le regard de l’autre devient important, voire potentiellement hostile ; ok, ça peut tenir aussi à mes craintes paranoïaques de « choquer », d’avoir un passing défaillant, etc. Mais une chose nouvelle ne trompe pas : des gens m’abordent, voire m’insultent, fréquemment depuis que je m’essaye un peu au maquillage (c’est trop récent pour que je fasse des statistiques, mais une ou deux occurences en quelques sorties, je trouve ça énorme…et pourtant, du maquillage, j’en fous pas 3 tonnes !)

Ces derniers jours :

  • la nuit, des voitures ont ralenti près de moi (deux ces derniers mois, une il y a un an, une autre il y a très longtemps quand j’avais joué aux drag queen :p). Parfois, on m’adressait la parole pour m’inviter à monter/sortir ; parfois, je m’enfuyais ou disait d’une voix plutôt trouble que je n’avais pas envie ; parfois, on passait son chemin quand on me voyait fuyant(e)/laide ; ;
  • un type a crié « Salope(s) ! » par la fenêtre juste quand sa voiture est passée devant moi, à 40km/h, dans la rue (sachant qu’il y avait pas mal de filles revenant d’une soirée avec quelques types, une trentaine de mètres plus loin, ça ne me regardait peut-être pas) ;
  • juste après m’avoir croisé(e), une petite fille de 4 ans a dit à sa maman une phrase qui contenait les mots « la madame », et « laide » ou « moche » (je n’ai pas vérifié si c’était de moi qu’il s’agissait et si j’avais bien compris le propos) ;
  • Je crois aussi qu’il y a aussi une fois où un type bourré a essayé de me draguer. Suis pas bien sûr ceci dit, car la drague et moi ça fait deux ;
  • MAIS SURTOUT, une espèce de crado (que nous appellerons Mr C…) m’a abordé(e) près du métro, en me lançant, à deux mètres de distance et sans arrêter son chemin : « Si tu veux, je te paye des opérations pour te faire refaire la poitrine et le visage ! » Là, pas de doute, j’ai vérifié, cet homme m’avait prise pour une femme et agressée verbalement, pour le plaisir gratuit de se sentir supérieur (alors que je suis sûr que même avec ses vêtements, j’aurais eu grave une belle gueule de beau gosse, plus séduisante que sa sale gueule de vieux con !) C’est à cette anecdote, particulièrement violente, que je m’intéresserai le plus.

La plupart du temps, une voix un peu grave me sort d’une situation à laquelle je n’ai pas encore appris à réagir : plutôt que d’essayer de travailler ma voix pour parfaire mon passing, je préfère rester dans un cadre où je peux faire entendre à l’autre qu’il s’est trompé. Quitte à me prendre un « Mais en fait t’es un mec ! » ou un « T’es gay ? » qui me crache l’abyssale stupidité du passant moyen pour qui l’orientation sexuelle recoupe les pratiques sexuelles, intérêts romantiques, identités de genre et pratiques de travestissement. C’est ce que j’ai fait avec le crado près du métro, et c’est comme ça qu’il a réagi. Typique.

De tout cela, il apparaît que :

  • j’ai un passing féminin…non désiré (et pourtant, vu ce que je porte, on peut pas dire que je l’aie pas cherché !) ;
  • en tant que femme, j’ai probablement l’air moche. Causes probables : plate, mal fringuée, sourcils épais, maquillage peu visible ou peau boutonneuse ombragée de traces pileuses, expression faciale de merde, coiffure de cul ;
  • les gens le remarquent, et se croient autorisés à se comporter comme des cons. Peut-être apparaît-il aussi que les gens sont des cons, mais nous ne nous avancerons pas.

Je prenais déjà conscience, de plus en plus, du harcèlement de rue, en raison de mes lectures un peu féministes sur la blogosphère. Pour un homme, essayer de concevoir ça, c’est déjà pas mal bouleversant, et je pense que tout le monde devrait savoir de quoi il s’agit. Mais l’expérimenter soi-même, ça décape !
Mais dans cette dernière expérience, je n’ai pas seulement vécu un harcèlement de rue. Ce que j’ai avant tout connu, c’est un jugement esthétique péremptoire et débile, exprimé par un parfait inconnu envers ma personne, m’expliquant violemment, en passant, sans raison, que je ne correspondait pas aux canons de beauté féminins. Que ni mon corps, ni mon visage n’étaient acceptables à ses yeux ; que j’étais 100% thon, et que je devais en éprouver de la culpabilité, voire, dépenser de l’argent afin d’être un objet sexuel désirable (parce que oui, être désirable aux yeux d’un crado à casquette, en froques dégueulasses et aux manières rustres au-delà de l’abjection, c’est plus qu’un but à atteindre dans la vie : c’est une nécessité intrinsèque pour toute personne possédant un vagin).

Quelques réliques bien masculinistes bien connues posent de grands problèmes d’éthiques aux petits humoristes de soirée : « Tu préfères baiser une fille jolie de visage et avec un corps dégueulasse, ou l’inverse ? » Le commentaire de Mr C… avait pour but de me dévaloriser complètement sur les deux plans (moche de visage – dans sa totalité -, et n’ayant pas de boobs – même pas pettanko, quoi, nada ! -) en me renvoyant à ma condition d’être physique et non intellectuel. Raté pour lui : j’ai joué l’homme, réaffirmé ma voix, mon droit à parler, à ne pas être qu’un corps. À chaque fois que je parle d’une voix un peu plus grave que d’habitude à ceux qui me prennent pour une femme, j’espère leur transmettre mes conceptions intellectuelles sur le sexe et le genre des individus, sur la validité du discours intellectuel déployé par des non-hommes, d’un coup, comme un éclaircissement. Je l’espère, j’y crois, sur le moment ; inutile de me rappeler que je me fais des illusions.
Mr C… essayait visiblement de me dévaloriser ; pire, de me détruire, gratuitement. Et je peux vous dire, que mine de rien, ça m’a vraiment affectée. J’y ai repensé, je me suis sentie dépressive les jours qui ont suivi. Rétrospectivement, j’ai eu envie de lui conseiller de garder tout son pognon pour son seul pif, mais bon, too late…Surtout, j’étais en colère ; et puis ce type était incroyablement moche, il était d’une connerie accablante, j’aurais voulu avoir la puissance de jouer les « dames sans merci », dont la beauté se révèle soudain comme celle des fées, et qui usent de ce pouvoir pour lancer les mots les plus destructeurs au crétin qui les a froissées ; je voudrais aussi m’être retourné et l’avoir frappé, je voudrais avoir gagné une bagarre contre lui, avec la faiblesse de mes musles et la justice de mon ressentiment. Enfin, j’avais profondément pitié de ce connard.

La question de ses motifs, je préférais ne pas me la poser, j’avais d’ailleurs toute une série d’hypothèses toutes prêtes à ce sujet. Mais hier, en discutant de Mr C… avec une amie, on a soulevé un question particulière : était-il un clodo, un pauvre, un miséreux quelconque ? Après tout, la violence verbale envers des inconnues (femmes, donc vulnérables, à la fois inférieures et supérieures socialement) est un défouloir ; peut-être est-ce un palliatif qui permet de supporter une condition peu enviable ? Peut-être était-il vieux et frustré sexuellement ? Peut-être venait-on de le larguer ? Peut-être Mr C voulait-il faire de l’humour ? Se rassurer sur sa virilité ? Peut-être croyait-il juste et utile pour elles de complimenter les belles, et d’informer les moches ? Peut-être était-il employé par un chirurgien esthétique qui voulait s’essayer au marketing ?
Mais dans le fond, j’en ai rien à foutre. Ce type m’a juste traité de façon dégueulasse en m’ayant à peine regardée, et les motifs de son action ne la justifient pas ; même, je doute qu’ils suffisent à l’expliquer. J’ai juste envie d’oublier ce Mr Connard !

Et puis je pense que d’autres femmes se font insulter par ce type en ce moment même...
Je pense qu’il n’est pas seul...
Je pense que ces injonctions à la beauté poussent certaines femmes à complexer et à se dévaloriser, dans la mesure où elles n’ont pas la consolation de savoir qu’on ne naît pas belle, mais qu’on est obligée de le devenir au moins assez pour être « regardable ».

Connard de monde de merde…

 

EDIT : J’aimerais juste ajouter une chose. Ma propre réaction aux propos de Mr C… ne me plaît pas. Parce que je leur ai accordé une signification sur ce que je suis. Parce que je n’ai pas eu le courage (ni l’assurance) de répondre avec une voix féminine. Parce que je me suis appuyée sur des raisonnements et mécaniques sexistes, voire homophobes, pour essayer de le décontenancer.
Je trouve de l’intérêt aussi à cette annecdote dans la mesure où elle montre que le changement physique suffit à modifier le regard des autres, mais aussi la façon dont on perçoit le monde extérieur. Une insulte à laquelle je n’ai pas été préparée pas m’a beaucoup plus blessée que ce que j’aurais pu croire.

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