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Archives de février, 2013

AuteurE et féminisation des substantifs

J’en ai assez marre de lire, sur les blogs orientés sur le genre, que je peux fréquenter, ce terme :

auteurE

C’est moche ! Y’a rien à faire, tout hideux, déséquilibré, laid ou imprononçable, orthographié par une beuglante. Y’a rien à faire, c’est moche !
Et ça me fait d’autant plus mal au cœur de penser ça, qu’en soi, j’estime que le mot « auteur » a bien le droit d’être féminisé. Et oui, je dis bien « de bon droit » en parlant du mot.

Mais bon, maintenant que mon cœur s’est époumonné, passons à des arguments un peu plus rangés contre ce mot « auteurE »

MAJUSCULE : À moins que je ne me trompe, on n’écrit pas de majuscule en-dehors des cas suivant : nom propre, pemier mot d’un vers, premier mot d’une phrase (obligatoire après un point, facultative après un point d’exclamation ou d’interrogation), mot écrit en capitales, acronymes et autres sigles. En tout cas, jamais à la fin d’un mot en minuscules.
Il est notoire, surtout sur internet, qu’une personne qui utilise (abusivement) les majuscules en-dehors de cet usage est soit un kikoolol (cas de l’alternance majuscules-minuscules-ascii compris *), soit une victime du diabolique CAPS LOCK. Ce comportement est généralement perçu comme désagréable, puisque la capitalisation est assimilée à l’intensité de la voix. Mal placer ses majuscules dans un chat ou dans un forum, c’est blesser la politesse et la bienséance de ses lecteurs.
Autrement dit, écrire « auteurE » revient à hurler la dernière voyelle dans l’oreille de son interlocuteur. On peut avoir envie d’insister sur cette féminisation militante ; mais personnellement, j’apprécie assez peu qu’on me hurle quoi que ce soit dans l’oreille, même si le propos flatte mes désirs. Ce mot éveille tantôt plaisir, tantôt agacement, colère, énervement, malaise, doutes. À tout prendre, je ne l’aime pas.
*Si v0uS vOYez PAs De kWa jE pArLe, fILeZ sUr sKyRoCk TtT DE sUItE…

Du e prosodiquement compté : La critique sur les majuscules semble s’arrêter dès qu’on utilise « auteure » normalement, ou « auteur.e.s », « auteur(e)s » et autres variantes graphiques. Néanmoins, la capitalisation fréquente du E final joue encore un rôle en creux, et le souvenir irritant reste présent dans l’esprit du lecteur.
Le problème est celui de la prononciation de ce « e » final. Faut-il ajouter une syllabe, rallongeant artificiellement un mot perçu comme de deux syllabes ; ou faut-il prononcer ce mot comme « auteur » ?

Une distinction inaudible. En effet, le e muet a pour caractéristique de ne pas se prononcer depuis le dix-septième siècle ; sa présence dans les mots n’est plus perceptible, quand elle marque le genre, que par un certain dimorpisme graphique (« empereur/impératrice », « emmerdeur/emmerdeuse »). Et parce que « r » est déjà aussi sonore qu’une consonne, on ne peut pas « mouiller » la fin du mot.
Conséquence ? Il faut beugler le E pour qu’on sache qu’il est là.

Bref, en un mot, je lui préfère autrice. Ça, c’est un beau mot ! Élégant, harmonisé avec d’autres mots, descendant en ligne directe du latin autrix (ce qui a pour soi de nous offrir une chance de clouer le bec à l’Académie : les pédants aiment le latin), sporadiquement utilisé jusqu’à son enterrement par le patriarcat. Il a tout pour lui !

Conséquemment, auteurE étant hideux et autrice satisfaisant à cet égard, j’utilise autrice. Et je m’énerve gaiement quand je lis auteurE, sans culpabiliser de le trouver laid.

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De la légitimité de la féminisation

Je profite de cette exposition de ma haine envers « auteurE » pour exprimer mes doutes face à la féminisation. Certes, il ne s’agit pas de reprendre les bêtes pseudo-oppositions de l’Académie Française sur l’empressement avec lequel on invente des flexions féminines plus ou moins maladroites (ceci dit, auteurE, je te hais !) ; c’est davantage une question de fond, sur ce que je veux, ce que j’attends du féminisme.
Face aux inégalités qui aboutissent à des horreurs telles que « Madame LE Ministre » ou » Madame LE Maire » ou « Madame LE Directeur » – ou même « Monsieur le Directeur » – il est à mon avis deux solutions :

  • Généraliser la flexion féminin/masculin des substantifs : c’est ce que le féminisme réclame actuellement
  • Supprimer cette flexion, et aller vers un neutre.

Songez tout de même qu’on a déjà supprimé les cas : on peut bien supprimer le féminin. Car au fond, quelle différence y a-t-il (et veut-on faire sentir) entre un auteur et une autrice ? Que ce ne soit que le sexe : qu’on ait un homme-auteur et un femme-auteur, ou un intersexué-auteur, ou un asexué-auteur.
Mais à mon avis, tant que les substantifs resteront marqués au fer rouge d’une flexion en genre, leur signification sera contaminée par leur genre (et les représentations associées). Ainsi, un religieux sera un moine en bure une religieuse sera une nonne, avec des vêtements, des règles, une éducation différentes ; un auteur restera plus légitime qu’une autrice ; alors qu’un religieux (c’est-à-dire un homme-religieux ou un femme-religieux, ou X-religieux, indifféremment) serait juste une occupation, ouverte à tous les individus, sans « distinction » (au sens même de vision) de sexe.

Ce que j’attends du féminisme, ce n’est pas un monde où Lafâme est l’égale de Lhôme. Car dans ce cas, quid des trans, des intersexués, des non-sexués possibles ou en puissance, des homos ou pansexuels ? Quid de ceux qui, tout en voulant être humains, ne veulent pas tout à fait correspondre à un des deux pôles, Lhôme ou Lafâme ; qui ne veulent pas de cette bipolarité pour les définir, les situer ? Quid de la liberté ? Je veux – c’est mon vrai désir – qu’il n’y ait plus ni hommes ni femmes. Et c’est en ça que je crois.
Alors certes, je comprends qu’on ait envie de célébrer les progrès de l’égalité, et certes, elle est souhaitable. Mais vouloir compter les points, vouloir voir ça comme une guerre d’un camp contre l’autre, c’est renforcer cette bipartition du monde.
Si je ne mets pas tout au masculin, comme il m’est arrivé de le faire dans cet article, c’est parce que je crains une chose : c’est en taisant, en refusant de reconnaître la différence de statut, qu’on pérénise cette différence. Autrement dit : si tout le monde parlait au neutre, le monde changerait-il ? Cette objection est assez importante pour que je n’ose pas trancher.

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Tower of Heaven

This is the book of lawsUn super jeu.

Sans surprise (pour les gamers du moins), je l’ai découvert à la dernière vidéo de l’excellente chonique 3615 USUL, dont la nouvelle formule réveille l’intelligence sans trop en diminuer l’humour.

Tower of Heaven, donc. Rien à rajouter sur ce qui est game design, Usul fait ça très bien.

Si Usul ne vous a pas parlé de la musique, sachez seulement que c’est un truc parfait pour jouer. La petite question que je me pose, c’est : ont-ils été assez sadiques pour faire exprès que la musique soit classe chaque fois qu’on meurt ?

Mais si je veux vous parler de ce jeu, c’est pour son scénario. Il est vraiment méga bon, car comme le disait Dorian « la simplicité est une forme de sotisphication »
Il ne faut donc pas s’y fier. Trois ligne de dialogue pour un jeu qui se torche en 5 minutes (quand on a de la bouteille, moins pour les experts, beaaauuuucoup plus pour les débutants) – mais toute une série de symboles peut-être chrétiens, peut-être shinto. Et le cœur de cette élégance, c’est que ce scénario épuré marie ces signes avec ce gameplay épuré.

Voyage de l’âme

Yet an other soul seeks to scale my tower ?

C’est sur cette phrase que le jeu vous accueille. « An other soul » Et c’est déjà intéressant : dans ce jeu, le joueur, l’avatar même du joueur, ce n’est qu’une âme. Un esprit. Une tête immense pour un corps attrophié ; la mort, omniprésente, n’existe pas vraiment (règle classique dans les jeux de plate-forme – mais ici soulignée : « May heaven grant you fortune », répète la voix) ; les sauts du jeu semblent un envol, quelque chose de doux, et non pas une poussée pour s’affranchir de la gravité (comme chez, par exemple, Mario 64).
Car s’il y a bien une dimension importante dans ToH, c’est l’aérien ; mais j’y reviendrai.

« Scale my tower » Possession, fierté, arrogance, défi impie, Babel, Karin-sama (pour les fans de Dragon Ball), symbole de domination, symbole masculin, symbole divin ; peut-être y a-t-il là aussi une vieille légende japonaise.
Ce n’est pas la première fois, en effet, que j vois une tour comme ça. Si fine, si haute, qu’elle déchire le ciel de haut en bas ; qu’on n’en voit pas le sommet ; qu’il faut arriver tout en haut. Toujours est-il que c’est assez clair : il s’agit d’une élévation de l’âme vers une condition supérieure, absolue, vers Dieu. L’arrière-plan religieux, chrétien ou shinto, est puissamment invoqué en une seule phrase.
Il est à noter que dans ce jeu, tout est soumis au mot et à la volonté. Comme dans la Genèse, l’action n’est pas un effet du Verbe : au-delà d’une parole performative, le Verbe n’est que l’explication du code et de ses lois physiques. En outre, le Verbe est une parole, et une trace écrite (le « livre des lois » fait plus que consigner les règles : il les incarne, et sa disparition est cossubstantielle de la disparition des règles) – et l’attribut de Dieu.

La terre et l’air, la purification

Il y a cinq choses dans ce jeu. Une voix en haut, un joueur qui monte, de la terre, de l’air, et du vivant (herbes ou papillons).
La terre et l’air sont vraiment les choses les plus présentes, comme dans la plupart des jeux de plate-forme. Blondir et marcher, c’est le cœur du jeu. Jusque dans les animations de morts : tête qui s’éparpille, lame de métal sciée, éclair aérien, retour à la poussière. Le vivant émane de l’air (papillons) ou de la terre (herbes et…pissenlits prêts à semer au vent) ; la voix est purement aérienne, elle vient du ciel, là où la tour n’a plus de prise ; quant au joueur, il cherche à échapper à la matière, à s’évader : accéder au statut divin, mettre la tour en-dessous de lui, surpasser les obstacles de la matière mortelle grâce à la puissance de l’air et à la pureté de la volonté immatérielle.
Cet affranchissement, cette tension vers l’aérien, le joueur les vivra avec son avatar.

C’est la divinité elle-même qui donne l’ordre : pour atteindre à elle, elle devra surpasser son statut de matière, d’humain, de terrien :

The reward is not made for mortal hands to claim it, you must first shed your humanity.
I thus give you a new rule :
Thou shall not touch a living thing.

La première règle édictée par la Voix est de quitter l’or (« Thou shall not touch golden blocks), la deuxième interdit de toucher la terre plus que nécessaire, la troisième condamne la gauche (allusion à de nombreuses religions), et la dernière impose la solitude absolue en détruisant le toucher absolument.

Sujettion et rébellion

Ces règles, il faut y obéir, sous peine de mort immédiate (je dirais même, fucking immédiate :p). Et ce sont elles qui nous guident vers la purification et la progression spirituelle nécessaires pour atteindre le haut de la tour (après tout, on m’aurait dès le début lâchés dans le lvl 9 ou 11, j’aurais jamais joué ;p).
MAIS vient un moment où ça ne suffit plus. Où la divinité est contrariée. L’obéissance conduit à la mort. Le chemin tracé et habituel est une impasse. Il faut fuir, passer par la fenêtre, quitter la tour, tricher. Oui, il faut tricher, car la divinité se met elle-même à tricher ; ou peut-être est-ce qu’elleimpose que nous nous libérions de son joug. On passe par la fenêtre. Dans le pur aérien. Impie, sans règles, on vole de bloc en bloc, et la divinité ne nous touche plus : le livre des lois se dissout dans l’air, nous sommes libre. C’est la condition nécessaire de l’élévation : abandonner son enseignant, trahir son maître.

Those covetous enough to seek my reward deserve only fiery torment.

Je trouve cette leçon très précieuse. Nous étions impie en commençant à grimper ; mais très rapidement, la divinité s’est révélée tricheuse, roublarde, moqueuse, colérique, avare, méchante et cruelle : impie elle-même. Alors il faut se libérer. Tuer le père, briser la tour. Ne pas réclamer un cadeau, mais plutôt prendre sa place, détruire son trône. Tuer Kami.