pour passer le temps…

Manifester, est-ce utile ?

Photo de la manifestation du 6 octobre contre la vivisection

J’étais à la manifestation du 6 octobre, sur Lyon, contre la vivisection. C’était ma première manif.
En bref, cette manifestation vise l’aboutissement d’une action symbolique : la fermeture définitive de Green Hill, de la société Marshall, dont le siège est à Lyon.
Vous en aviez entendu parler ? Moi non plus.
Mais j’arrive trop tôt à un problème essentiel – à mon avis – de la manifestation. Commençons par raconter ce que je connaissais de la manif, ce que j’en ai découvert, et ce que j’en pense maintenant.

Moi, dans la rue ?
Et maintenant, qu’est-ce que j’en dis ?

Heureusement, on m’a expliqué

Moi, dans la rue ?

Ça me paraît, encore maintenant, surréaliste. Le pire, c’est que ça se renouvellera peut-être. En attendant, ça ne m’empêche pas de regretter certaines choses.
C’est en surfant sur le site d’une association militante (respect animal) que j’ai trouvé la mention de cette manifestation. Première sur Lyon, à propos de vivisection, dans des conditions illégales qui plus est : ok, ça me va, j’y vais et je tente.

Le rassemblement avait lieu à Perrache. Rues alentours barrées par la police, quelques deux cent personnes à mon arrivée (enfin, je suis pas très doué pour compter) ; la plupart ont un truc, une pancarte, un T-Shirt, un pin’s, un déguisement de vache, un costume de scientifique-boucher sanglant avec un couteau en carton. L’ambiance est détendue, les gens se connaissent, se retrouve, entre amis, font des petites blagues.
On se chauffe lentement. La foule commence, par moments, à pousser des cris de colère contre le siège de la société Marshall, mais les trois quarts restent silencieux. On prend des photos, on filme.
Une bénévole de Respect Animal prononce dans un mégaphone des instructions en français sur le déroulement de la manif ; j’étais à moins de dix mètres, j’entendais bien mal. Une icône (probablement) italienne prononce un discours en français, également ; j’en capte quelques mots. Puis on s’organise vaguement, on recie un peu, on se réorganise, ça prend vingt minutes ; on se met en route.

Nous sommes montés de Confluence, au sud des rails, sur la Presqu’Île, vers Carnot ; nous avons remonté Victor Hugo, contourné Bellecour (nous étions partis pour la couper, mais la police voulait bloquer la circulation, alors…), remonté l’avenue de la République, et terminé aux Terreaux. Et ce que je peux en dire, c’est que la manifestation, c’est une idée bizarre.

Maintenant que j’y repense, je n’ai jamais été socialisé dans un cadre de manif. Pour ceux qui sont nés dedans, je peux concevoir que le rôle de cadre pacifique (dans les cas des causes « pas importantes ») de la police va de soi ; pour moi, il m’a fallu cinq minutes pour le comprendre et pour m’y faire – si ce n’est pas la durée toute entière de la marche…
Les souvenirs et préjugés que j’avais sur les manifestations, c’était beaucoup de gens aux revendications pas claires (plutôt, en fait, une sorte de baromètre d’inquiétude sociale) qui s’assemblent pour s’échauffer les uns les autres, en soulevant des pancartes tantôt écrites en tout petit, tantôt avec trois mots évidents (« De l’argent, il y en a », « Non au chômage ! »), et des milliers de voix qui scandent un truc incompréhensible.

Et maintenant, qu’est-ce que j’en dis ?

Tout d’abord, je dois dire que de voir la manif de l’intérieur, et même, y participer modérément, ne m’a pas fait changer radicalement d’avis sur l’efficacité de la manif.
La question que je me pose, c’est : est-ce que le message passe ? Est-ce que les gens sur le côté comprennent nos idées, nos revendications, notre colère, nos arguments, de façon claire et rationnelle ?
La réponse est : non. J’en demeure persuadé.

Des slogans

Que peut faire passer une foule de manifestants qui crie en rythme ?
Prenons un cas d’école, où les slogans, criés en boucle sur quelques centaines de mètres, seraient clairement intelligibles. Parmi les slogans que j’ai criés le 6 octobre, j’en trouve peu qui puisse convaincre :

  • Marshall ! Marshall ! Assassins ! — ça a le mérite d’être clair. Mais bon, Marshall, je connais pas, je sais pas qui c’est.
  • Vivisection, abolition ! — Position générale de ces gens. Mais des fois…c’est quoi, la vivisection ? J’y participe pas, moi, si ?
  • Stop aux animaux dans des labos ! — Sûrement le slogan le plus laid de cette manif. Rien que les sonorités, ces voyelles rondes et ouvertes, qui soulignent le côté enfantin de la contraction « labo », la simplicité de ce « stop »…y’a pas à dire, à l’oreille, c’est moche. Ronsard s’en serait suicidé.
Des pancartes

Quant aux pancartes, c’était foisonnant : une photo de bébé mutilé disant « testé avec succès sur les animaux » pour faire comprendre que ce n’était pas portable (sans mentionner l’existence d’alternatives préférables), une pancarte « Green Hill doit fermer » pour rappeler l’excuse de la manifestation (incompréhensible pour ceux qui ne savent pas ce qu’est Green Hill), une photo de singe vivant au crâne découpé (tellement rose qu’on croirait un trucage), une autre d’une chienne reproductrice érigée au rang de martyr (mais les gens s’en foutent, qu’une chienne soit morte pour faire des chiots), des noms d’associations sur banderoles (allez, un coup de pub !), et des mystères absolus (« Téléthon = piège à con »). Partout, le discours affleure par fragments : jamais il n’est réellement convainquant et entier, jamais il n’a la force et la clarté d’un système de raisons, de faits, de valeurs, de propositions pratiques.

Du bruit

Mais encore, je pars ici du principe que tout ce qu’il y avait à voir et à entendre aurait été intelligible ; il ne l’est pas ! Les pancartes bougent et passent trop vite et c’est écrit trop petit et on sait pas lesquelles sont intéressantes, et on essaye de déchiffrer à l’oreille les mots criés en même temps, car derrière ils sont décalés, et y’a des mégaphones et des sifflets qui rythment (y’avait aussi une espèce de Mère Nature de Carnaval folk qui claquait des coquilles de noix en rythme), et y’a plein de voix alors c’est pas clair.
De temps en temps, dans les tunnels ou en entrant dans des endroits fréquentés, on arrêtait de crier notre message et tout le monde se mettait à gueuler en chœur des sons inarticulés évoquant les harpies des Enfers ; tout le monde gueulait, tout simplement, je sais pas pourquoi.
Attendez, un type avait même inventé de découper une bouteille en plastique pour faire une sorte de mégaphone, et lancer un « hoooooouuuuuu » profondément agaçant, à ces occasions…À croire qu’il était venu pour ça !

De l’irrationel

Vous savez, à songer qu’on gueulait pour rien, tout simplement parce que les autres gueulaient, et qu’on scandait en rythme nos slogans avec la force de la voix des autres, et qu’on s’alignait aux sifflets, et aux pas du leader, qu’on suivait bêtement l’itinéraire…Sans aller jusqu’à la militarisation ou à l’endoctrinement, ça puait la psychologie des foules à plein nez. Moi, tout seul, dans la vie, je pourrais bien remonter l’avenue de la République déguisé en gros poussin jaune ; mais jamais je n’y crierais dans la rue « Marshall, Marshall, assassins ! », comme je l’ai fait pendant plusieurs dizaines de minutes…
Rien qu’à voir comment on a dû chauffer l’ambiance avant le départ, petit à petit…
Ce que je veux dire, c’est qu’une foule en colère, ça fait pas très réfléchi.

De la force perlocutoire du tout

Moi, si j’avais été sur le côté de la rue, tout ce que j’aurais retenu en voyant passer ces gens, c’est qu’ils étaient contre la vivisection, qu’ils avaient avec eux des animaux en laisse forcés de venir à la manifestation, et qu’on ouvrait la cervelle des singes comme dans les films. Sûr, y’a de quoi s’émouvoir, quand on est sensibles aux animaux ; mais bon, la science, c’est un monde de grande personnes. Et puis heureusement qu’ils étaient pas nombreux, car mes pauvres oreilles…
Est-ce que ça aurait fait de moi une mauvaise personne ? Non. Simplement quelqu’un qui a vu émerger un problème qu’il ignorait complètement, et dessine une carte approximative des valeurs, sans avoir sous la main les arguments ou raisons qui peuvent motiver deux partis.

De l’action efficace

Pour résumer, je crois que manifester sert moint à montrer à la rue qu’à montrer à la police et au gouvernement. À changer le haut, et non la base. Mais je me trompe peut-être…après tout, j’ai pas vraiment l’impression que mes préjugés de non-citoyen aient vraiment changé…
Ce que j’ai vu des expressions des gens sur le côté ne m’a pas fait songer qu’ils s’engageraient dans un boycott éclairé de la vivisection. Mais je peux me tromper…
Je pense qu’il vaudrait mieux défiler calmement, sans gêner par un bruit inutile, et sans effet de foule excitée, et exposer ensemble nos arguments brièvement aux passants, et au besoin, discuter avec eux. Mais je suis nouveau, je peux me tromper…

Heureusement, on m’a expliqué

À la fin de la manif, il y a eu un discours par les mêmes militants et d’autres. On était en cercles, on était pas nombreux, on n’entendait rien. Les G.O. ont fini par nous donner quartier libre. Pendant le retour (à pied) vers Perrache, j’ai accompagné un groupe de 3 personnes qui connaissaient peu Lyon (histoire de les rassurer, en leur faisant sentir qu’on allait bien dans la bonne direction, c’est-à-dire tout droit ; ils s’en seraient bien sortis tout seuls) en leur faisant part de mes impressions.
Heureusement, ils m’ont expliqué que les manifestations pouvaient réellement sensibiliser les gens. Que quelques mots, quelques images, avaient une immense force sur les esprits. Que même s’ils ignoraient que L’Oréal et Calgon tortuaient des animaux, hé bien…c’était bien, ce qu’on avait fait aujourd’hui, ça marcherait, car faire du bruit attire l’attention, et que ça effondrerait leurs préjugés, et que dans des générations, on nous trouverait barbares en apprenant ce que nous faisions à notre époque aux animaux.

Vous savez quoi ? J’ai aussi découvert une possible raison pour laquelle nous n’avions pas pu traverser Bellecour. Il y avait un stand de manifestation, distribution de tracts…féministe. Ça touchait au viol.
Savez-vous comment ont réagi mes manifestants optimistes ?
En substance :
– Ah, des féministes, a remarqué la femme du groupe avec un petit sourire entendu.
– Ah oui, encore des revendications inutiles, ai-je renchéri avec une ironie également entendue.
– N’empêche, déclara un des deux types, l’autre jour, je suis tombé sur une pub qui représentait un homme à poil offert comme un cadeau à une femme, pour être le mec parfait. Bah si ç’avait été une femme, on aurait crié au scandale, personne n’aurait accepté ça, elles auraient fait du bruit. C’est dire que…
La femme allait dans son sens. L’autre mec n’a rien dit là-dessus, si je me souviens bien.
Le temps que je comprenne que mon ironie était passée inaperçue et que je me dise que je devais faire sentir son existence, la conversation avait dévié sur autre chose.
Je ne suis pas sûr que mes compagnons aient compris quels sont les cinq mythes sur le viol.

Publicités

Commentaires sur: "Manifester, est-ce utile ?" (1)

  1. « manifester sert moins à montrer à la rue qu’à montrer à la police et au gouvernement » Comme toi, je ne suis pas une manifestante professionnelle, je n’ai participé qu’à celles qui ont suivi le 21 avril 2002 (une manif passait devant le lycée, on était en cours de chimie et la prof nous a dit « je dirais rien si vous y allez » ^^ donc j’y suis allée, bel engagement…) ; mais je pense qu’en effet le but d’une manif n’est pas de convaincre les passants qui la croiseront mais bien les principaux intéressés : le gouvernement et les personnes/idées contre lesquelles on manifeste.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s