pour passer le temps…

Encore un titre bobo…

Intro
1.La forme surgit de l’informe
2.Tic-tac
3. »La déconstruction est l’attitude intellectuelle la plus fertile qui soit. »

Intro

Ça fait un moment que je cogite ça. Avec ma manie de déconstruire tout ce que je touche, de casser des mythes avec des grilles d’interprétation, de casser des grilles d’interprétation avec l’indicible du réel, je sens qu’une conception me vient de plus en plus à cœur : la pensée de l’informe.
Le nom fait trèsbobo-bouddhiste (dont je ne veux pas dans mon article), mais mettez-le dans la bouche de Schopy, il prendra tout de suite une teinte plus philosophique.

Rappelons mes derniers « exploits » :

  • Devenu végétarien, rapidement attiré par l’antispécisme, je commence à songer que l’espèce est, au-delà d’un concept scientifique formalisé (critère de la reproduction), la validation arbitraire par la biologie d’une croyance populaire, c’est-à-dire que l’individu, ses droits, son statut, sa conscience, son caractère, sont subordonnés à l’espèce (sauf chez l’humain) ;
  • J’envoie chier l’idée de Dieu, et je décrète que Dieu, en fait, c’est un autre nom pour l’Univers et le Grand Tout (vite fait) ;
  • Je me demande si la distinction de deux sexes, et la distinction entre sexe et genre, sont pertinentes ;
  • Je hurle que l’Amour n’existe pas.
  • Et quantités d’embryons de pensée dans d’autres domaines, non formulés mais qui vont dans le même sens (en particulier, ma conception de l’épistémologie).

Le dénominateur commun ? La perception du monde via le langage. C’est un vieux troll dans les milieux littéraires, et pour les sciences humaines, mais voilà : ce qui est nommé est défini, ce qui est défini est représenté, ce qui est représenté est imaginé. Et vas penser un truc sans nom ! Le langage construit la notion et oppose les obstacles de ses catégorisations à la pensée.

1. La forme surgit de l’informe

Comment percevons-nous le monde, spontanément ? En l’interprétant. Illustration.

Screen de Minecraft

- Que vois-tu ? - Un champ, une colline, un bras de mer et des colonnes de temple. - Non, tu ne vois pas ça. Tu vois des cubes...et encore !

Ce que moi je verrais (ou voudrais voir) ? Pour moi, qu’est-ce que le monde ? Encore, non, le monde,ça sous-entend ce qui est extérieur à nous, le « réel » par opposition à l' »esprit » et à l' »imaginaire » : disons, pour moi, qu’est-ce que ÇA ? Qu’est-CE ?
Hé bien, disons que dans ça, je regroupe l’ensemble des perceptions, internes, externes, fictives, réelles, sensorielles, spirituelles…et non seulement les perceptions, mais aussi les actions. Bref, tout ce qu’on se charge de nommer, classer, catégoriser. Prenez tout ça, tout, et mélangez-le, malaxez-le, enlevez les barrières, et vous avez la chose.
Du coup, on se sent pas beaucoup plus clair que dans le cerveau d’un bébé de trois jours. Concevez : dans ce qu’on voit, on ne délimite pas l’espace, ni haut ni bas, ni diversité des matières, ni objets – le canapé se confond avec le tapis, tout cela ne forme qu’une seule essence ; et si ce n’était que ce qu’on voit ! Il n’y a plus de différence entre :

  • la perception du stylo posé sur le canapé par le sujet,
  • la pensée qu’il formule en lui « Tiens, je dessinerais bien une BD »
  • et la bouchée de spaghettis qu’il sent dans sa bouche.

Tout cela participe d’un même informe, confus, mêlé, indéfini, qu’on pourrait redécouper en regroupant la bouchée de spaghettis et la réflexion intime sur la BD d’une part, et la perception du stylo sur le canapé avec le mouvement de la mâchoire qui malaxe les spaghettis (ne me demandez pas comment on ferait, je n’ai pas vocation à inventer une langue non plus). Plus qu’indicible, la chose est inconcevable, impensable.

Redécouper, regrouper la chose, justement. Pour construire une pensée, une communication, et même, une perception utile, permettant la survie, peut-être l’animal a-t-il évolué pour isoler les objets qu’il voit et les identifier : un requin est un signal différent du reste de la mer, l’algue est ce qui se mange et ce qu’il y a autour est ce qui ne se mange pas.

Songez donc ! considérer un tout indivisible, c’est abolir l’évidence de la distinction entre l’essence du Sujet (celui qui regarde, qui dit Je, qui pense) et l’Objet. Pas considérer simplement que l’objet est dans le sujet, qu’il est construit par le sujet, ou que le sujet est influencé par l’objet (comme en sociologie, dire que le sociologue est lui-même inclus dans la société qu’il analyse et ne peut jamais être neutre)…c’est rappeler que nommer Sujet et Objet, c’est inventer deux concepts, les créer de toute pièce, et les caler sur un tout indicible pour le faire rentrer dans des cases qui tiennent plus ou moins bien.
En fait, le mot « ça », « ce » que j’ai utilisé au début de cette sous-partie ne me plaît toujours pas, parce que ce mot est un déictique, correspondant au geste de monstration : il implique un sujet qui montre un objet défini extérieur, souvent réel. Cette idée d’essence définie, extérieure, actuelle, se retrouve dans des notions comme « la chose », « l’univers », « l’être » ; quant à « Dieu », le mot est si pollué que je n’y penserai même pas.

2. Tic-tac

Deux horloges

Tic Tac, condition nécessaire pour le cerveau humain

Franck Kermode The sense of an Ending, studies in the Theory of Fiction
Prenons un exemple très simple : le bruit d’une horloge. Si nous nous demandons ce qu’il « dit », nous sommes d’accord pour dire qu’il dit tic-tac. À travers cette fiction, nous l’humanisons, nous le faisons parler notre langage. Évidemment, c’est nous qui introduisons la différence fictive entre les deux sons : tic est notre mot pour un commencement physique, tac notre mot pour une fin. Nous disons qu’ils diffèrent. Ce qui permet de les distinguer, c’est la particularité de la phase intermédiaire. Nous ne percevons une durée que quand elle est organisée. On peut montrer expérimentalement que des sujets qui écoutent des structures rythmiques comme tic-tac, répétées à l’identique, « peuvent reproduire avec précision les intervalles à l’intérieur d’une structure, mais ne peuvent pas précisément saisir les intervalles entre des groupes rythmiques », c’est-à-dire entre tac et tic, même si ceux-ci sont constants. Le premier intervalle est organisé et limité, le second ne l’est pas. Selon Paul Fraisse, le trou entre tac et tic a un rôle analogue au « fond » dans la perception de l’espace.

La suite concerne des histoires de ressorts le long d’un récit, d’annonces du tac final. De fait, j’ai découvert ce texte dans le cadre de mes études, un cours de problématique littéraire. Moins intéressant à mes yeux.
Non, ce qui me parle vraiment dans ce texte, c’est la considération métaphysique d’où part cette réflexion. Par une image dans le domaine temporel, il nous montre comment notre cerveau humanise, transforme la chose, en l’organisant, afin de pouvoir la saisir, la percevoir.

Il n’existe d’abord que l’informe. Même pas une ligne, un écoulement, une durée, rien : le Temps. Inconcevable.
Le cerveau va sectionner une partie de cette chose. Délimiter. Avec tout l’arbitraire d’une horloge. Il va l’isoler du reste, et dire : ceci est un objet. Ceci, je comprends. Je le garde, je le mémorise, et je le reconnais. Je le nomme « tic-tac », je le nomme « seconde ». Je connais son rythme, je connais sa durée – la limite tic, et la limite tac.
Or, dans la « réalité », cette seconde n’est pas différente du reste de l’objet temps. Elle partage la même essence. Pourtant, elle est perçue différemment. Ou plutôt, nous la construisons différemment.
Voilà ce que me fait sentir ce texte.

Bien sûr, dans ma réflexion, distinguer le temps comme lieu de la réflexion, c’est déjà reconnaître les limites et l’organisation de l’objet temps, par opposition à l’objet espace. C’est déjà l’humaniser, lui fournir un tic-tac pour l’organiser. En faire une sous-catégorie du monde, reconnaître le monde, le différencier de soi.
Ces limites, il peut être marrant de les abolir. Pas nécessairement instructif ni même possible. Mais marrant.

3. « La déconstruction est l’attitude intellectuelle la plus fertile qui soit. »

Je crois avoir dit ça une fois, dans un commentaire chez IV. Je reconnais tout le caractère enflammé et chauvin de cette phrase grandiloquente, et à vrai dire je ne crois pas qu’elle soit toujours vraie. La déconstruction a ses limites – notamment, une fois qu’on a bien déconstruit le monde (organisé en espace, temps, sujet, objets) en un informe gluant, le fait qu’on se retrouve incapable de reconstruire autrement qu’en distinguant le temps, le monde, le moi (probablement parce qu’on les a distingués toute notre vie, et qu’on ne saurait plus penser comme un nourrisson). Cette limite en fait un jeu. Mais un jeu utile.

La pensée de l’informe, c’est, je pense, un état d’ouverture d’esprit. Je veux dire par là : de véritable ouverture d’esprit.
Être ouvert d’esprit, ce n’est pas ne pas avoir de préjugés, d’impressions négatives sur les homosexuels, de sentiment inquiet devant l’idée qu’on n’envoie pas ses enfants à l’école, d’idées arrêtées sur la divination, etc. Ça, tout le monde y est sujet a priori. Et même les homosexuels et les gens qui n’envoient pas leurs enfants à l’école ont eu à une époque des préjugés dont ils ont eu à se défaire pour se lancer dans la vie.
Hé, même les plus extrémistes des végans. 😉
Il n’y a pas des gens « ouverts d’esprit » ; on n’est pas élevé « ouvert d’esprit ». Ceux qui sont nés dans les idées des gens (véritablement) « ouverts d’esprit » sont à peu près complètement fermés au racisme, et ils n’arrivent pas à le comprendre, à le sentir comme le sent un raciste. Ils n’osent même pas essayer de se mettre à la place du raciste, ce serait quitter leurs plus profondes croyances, remettre en question leurs sacro-saints principes, régresser. Ils sont fermés d’esprit. Tant mieux, ça fera quelques racistes de moins.
Non, à mon avis, être ouvert d’esprit, c’est quelque chose de « ponctuel », qui arrive à peu près à tout le monde, à certains moments, à des degrés variés (tôt le matin ou tard le soir, ça peut aider. L’alcool, quelquefois et selon les gens et les domaines). Je demeure convaincu que tout le monde est doté de la capacité de remettre en question ce qu’il pense (ou « croit », accepte comme une évidence, comme c’est souvent le cas). Oui, même après avoir parlé à ce vieux royaliste qui pensait tout haut (et je peux vous dire que des fois, on aimerait mieux ne pas savoir ce qui se passe dans l’esprit des gens quand on essaye de leur parler, mazette !)

En quoi l’ouverture d’esprit passe par la pensée de l’informe, me direz-vous ? Je crois que c’est une question d’humilité. L’idée qu’il y a l’insaisissable, et nos paroles. Que nos paroles sont héritées de notre société, de notre esprit d’humain, et qu’elle l’ont façonné. Que même si nous nous libérons d’un carcan, nous rentrerons dans un autre. Que nous aurons choisi librement (nous ne sommes pas tout à fait des machines), voire même contribué à construire, mais que nous ne pourrons jamais détruire tout à fait – qui repose sur des considérations figées. Je pense que la pensée de l’informe, cette idée vague, sous-tend tout acte de déconstruction, toute ouverture d’esprit, tout changement majeur dans la vie intellectuelle d’un individu.

Que toute Vérité vous soit provisoire.
L’individu est un palimpseste d’expériences. N’attendons pas, enrichissons-nous ! 😉

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Commentaires sur: "La pensée de l’informe" (1)

  1. Ribz a dit:

    Le temps n’est absolument pas dissociable de la matière, ce n’est pas du tout autre chose.
    Tant qu’à déconstruire, ne le considère pas comme une composante de l’univers dissocié du reste, à sens unique et régulier, c’est tout ce qu’il n’est pas. Voilà une construction de l’esprit à réformer.

    Un autre truc qui me chifonne :
    « l’espèce est, au-delà d’un concept scientifique formalisé (critère de la reproduction), la validation arbitraire par la biologie d’une croyance populaire, c’est-à-dire que l’individu, ses droits, son statut, sa conscience, son caractère, sont subordonnés à l’espèce (sauf chez l’humain) »
    Comment ça, sauf chez l’humain ?

    + Jette un oeil à La Nausée, de Jean-Paul Sartre. Le climax du roman, le protagoniste assis sur un banc dans un parc, qui perçoit subitement ton « grand tout incompréhensible » alors qu’il regarde un arbre.

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