pour passer le temps…

MendiantTout à l’heure, je sortais d’un Franprix, un melon dans une main, mon tiquet de caisse dans l’autre. Trois jeunes mendiants (à peu près mon âge, un peu moins de vingt ans à vue de nez) m’attendaient en embuscade.
« S’t’plaît, 50 centimes tu me donnes, pour manger et les enfants » me dit le garçon. Dans sa main, une pièce de deux euros. Logique. Il y a déjà de l’argent, on peut en mettre là. Derrière lui, les deux filles. Jupes plutôt neuves, mais grossières. Proprement coiffées, pas l’air vraiment misérables. Yeux discrètement agrandis. Gitans.

J’aimerais que les gitans aient une meilleure réputation en France. Mal logés, pas le droit de travailler, réduits à mendier. Notre minorité la plus pauvre.
Il y a une main devant moi.

Je le sais parce que je me suis déjà forcé à le penser : donner de l’argent ne changera rien à la situation. Ça ne fera pas de moi, d’eux, des politiciens, de meilleures personnes. Ça ne soulagera la misère de personne.

Il répète. Je me suis arrêté. Difficile de faire mine de ne pas comprendre.
Si je fuis, je suis un lâche. La pensée ne m’effleure même plus. Je les ai déjà fait répéter.
Hé, je leur ai demandé de parler ! Si après ça, je ne leur donne rien, je suis bien un connard…Moi qui cherchais juste à gagner du temps pour savoir comment tourner ça, je me suis mis dans une position d’où je ne pouvais plus repartir sans que mon amour-propre en prenne un coup.
Ces pensées ne m’effleurent même plus. Je connais la chanson. Je donnerai.
Oh, il y a toujours le coup de l’absence de monnaie. Souvent vrai, parfois faux, il permet de s’en sortir honorablement dans ce genre de cas. Si on pense bien à avoir l’air désolé. À ne pas partir avant de le dire. À regarder la personne. À faire semblant de chercher dans les poches. Et de façon convaincante. Mais je ne me sens pas d’humeur

« Steuplé, pour manger, les enfants… »
J’ai un melon dans les mains. Manger. Honnorable. Il y a une pièce de 2€ dans sa main. De l’argent à compléter. 2+0,5. 2,5€. Mon melon en coûte un peu plus. Je pense à lui donner mon melon. C’est absurde ; je comptais le manger maintenant, il faudrait que je retourne dans le magasin pour en racheter un. Et que je ressorte parmi les gitans.

Un élan de bonté me saisit. Ou une envie. Comme dans le supermarché, devant le rayon ; je ne savais pas trop quoi acheter. Il n’y avait pasz de pommes jazz. Il y en avait quelques autres. Des nectarines. Il y avait des melons. Cela fait longtemps que je n’ai pas mangé de melons, je compte les années, je prends un melon.
Je donne les cinquante centimes.

Et il s’en alla, seul dans la nuit noire, heureux comme un homme qui a donné son manteau à un autre qui avait froid…
Hé ben non !

Pas un merci, pas un sourire, rien. J’ai fouillé dans mes poches, compté cinq petites pièces. Je les ai disposées dans la main.
La main reste ouverte. Beaucoup de pièces y brillent à présent.
Les jeunes filles n’ont pas dit un mot.
Le garçon répond « Steuplé, pour manger, les enfants. »
Oui. Manger les enfants. Quelle idée super.

Je ne fais pas mine de ne pas comprendre : je ne comprends pas.
La main reste ouverte.
Elle ne se referme pas.
Il continue. « Les enfants, faut donner. »
J’attends un « merci ». J’attends qu’il referme sa main. Je ne comprends pas, je fais comme si je faisais mine de ne pas comprendre, je le fais répéter.

Il répète. Les filles le répètent. Je suis dans une position d’où je ne peux plus reculer.
Il veut échanger cinquante centimes contre une pièce de deux euros.
Hé ! cette machine à mendier est puissante, mais pas au point de me flouer une deuxième fois. Je me sens frustré. Il n’a pas refermé sa main. Il n’a pas dit merci.

Il n’en a pas le droit.

À mon sens, la mendicité est un marché. Ce n’est pas un don, ce n’est pas un transfert à sens unique, et jamais la charité n’a été cela. Une personne qui donne à un mendiant lui achète quelque chose. Elle lui achète quelque chose que seul le mendiant peut lui donner. Elle lui achète le fait d’avoir donné à un mendiant.
Elle lui achète une bonne conscience. Plutôt qu’une occasion à se remémorer (« une fois, j’ai donné à un mendiant, il était vieux et sale, il n’avait pas de dents »), elle lui achète ce moment de soulagement, comme un rétablissement de l’équilibre du monde, qui avait été bouleversé quand le mendiant l’avait abordé.
Une bonne conscience provisoire. Instantanée. Pour combler un besoin que le mendiant vient de créer.

Il y a plusieurs types de produits qui circulent sur le marché de la mendicité. Le SDF, le chômeur du métro, le gitan, la mère islamiste, le petit local du tiers monde…Il y a aussi le musicien de rue, quoiqu’on ne puisse pas vraiment l’appeler mendiant : ce serait comme d’appeler « acteur » une star de musique : ils partagent la scène, mais n’y font pas les mêmes métiers.

Je lui ai donné de l’argent. Il devait me dire « merci ». Ses yeux auraient dû briller. Sa main se refermer.
Il ne l’a pas fait.
Ce mendiant m’a volé.

Volé.
Je le sais, je l’ai compris. Si je n’avais pas donné en toute conscience, je n’aurais même pas osé le penser. Je l’aurais juste senti. Mais là, je le savais.
Il refusait de me donner ce que je voulais. Il refusait de me donner ce pour quoi je l’avais payé. Ils étaient trois à refuser. Pas un sourire. Pas un merci. Rien.

J’ai quand même parlé. Je lui ai dit qu’il ne faisait pas ce qu’on attendait de lui. Oui, j’ai osé dire à un mendiant qu’il est censé dire merci. Il n’est pas con, le mendiant, il le sait. Mais je lui ai dit que je trouvais ça dommage. Qu’il donnait une mauvaise image.
Raisonnement trop complexe. Il ne formulait pas des phrases complètes. Il s’était ménagé le droit de ne pas écouter.
Il m’avait volé. Il continuait à mendier. Il voulait échanger ses nouveaux 50 centimes contre une deuxième pièce de deux euros. Sans m’avoir rien donné.
Quel culot.

Je suis parti sans rien donner.
Je lui en suis reconnaissant. Le mendiant qui n’a pas joué la comédie. Le mendiant qui n’a pas dit merci.
Le mendiant qui m’a rappelé sans fard ce qu’était la mendicité.

Publicités

Commentaires sur: "Les mendiants qui ne disent pas merci" (2)

  1. l'elfe a dit:

    Tes reflexions sont pertinentes, mais il ne faut pas oublier que « mendicité » n’est pas forcément associé à « mendiant » du moins si l’on entend par là des gens qui vivent de la mendicité comme d’un métier.
    Mendier ça peut arriver à tout le monde, ce n’est pas forcément une activité organisée.
    Je n’aime pas donner à des gens qui ont fait le choix de vivre de la mendicité parce que tout l’énergie qu’ils mettent là-dedans, ils pourraient l’utiliser à faire n’importe quel métier, donc je considère que leur donner c’est pas de la générosité, plutôt comme tu dis se décharger de sa culpabilité de « riche » (entre gros guillemets).
    Mais bon des fois quelqu’un va te demander de l’argent, tu sens qu’il essaye pas forcément de te manipuler, qu’il est gêné de demander, mais que là à l’instant T, ben il voit pas d’autre solution. Je connais quelqu’un a qui c’est arrivé une fois, ça a failli m’arriver aussi.

    • (En fait, il me suffit de citer des articles pour récolter des commentaires ^^)

      Quand je dis « ce qu’est la mendicité », je veux dire…du point de vue de celui qui donne. Il n’y a jamais de vraie générosité.
      Après, bien entendu, sur le plan moral, ça se juge moralement selon que c’est ou non du théâtre.
      Encore que…je ne sais pas si, finalement, vivre de mendicité relève d’un choix, ou si c’est comme le « quand tu seras grand, tu iras travailler » ou le « Viens avec maman, mon chéri, on va acheter de la charcuterie pour midi… » Un automatisme, une norme…

      En ville, j’ai rarement l’occasion de donner à quelqu’un qui en a vraiment besoin. Et si je le fais, je ne suis jamais certain de ne pas m’être fait avoir par une technique de mendicité.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s