pour passer le temps…

En ce moment, je (re)lis Illusions Perdues, de sieur Honoré DE Balzac (à récupérer sur ebooks libres et gratuits). Je suis tombé, vers le début de la troisième partie (Les souffrances de l’inventeur) sur un passage où David, notre libraire et inventeur (à ses heures perdues, c’est-à-dire : beaucoup) donne l’occasion à DE Balzac de se faire un petit plaisir en plongeant dans les techniques de la fabrication de papier.

Ce passage, un peu long, m’a bien amusé, car malgré le passage du temps, rien n’a changé.

La question n’est pas dans la fabrication, elle est dans le prix de revient de la pâte ; car je ne suis qu’un des derniers entrés dans cette voie difficile. (…) Une foule de grands esprits a tourné autour de l’idée que je veux réaliser. Dans le temps où j’étais chez messieurs Didot, on s’en occupait déjà comme on s’en occupe encore ; car aujourd’hui [c’]est devenu l’une des nécessités les plus impérieuses de ce temps-ci. Voici pourquoi. Le linge de fil est, à cause de sa cherté, remplacé par le linge de coton. Quoique la durée du fil, comparée à celle du coton, rende, en définitive, le fil moins cher que le coton, comme il s’agit toujours pour les pauvres de sortir une somme quelconque de leurs poches, ils préfèrent donner moins que plus, et subissent, en vertu du vae victis ! des pertes énormes. La classe bourgeoise agit comme le pauvre. Ainsi le linge de fil va manquer, et l’on sera forcé de se servir de chiffons de coton. (…) Ce papier, qui d’abord a l’inconvénient de se couper et de se casser, se dissout dans l’eau si facilement qu’un livre en papier de coton s’y mettrait en bouillie en y restant un quart d’heure, tandis qu’un vieux livre ne serait pas perdu en y restant deux heures. On ferait sécher le vieux livre ; et, quoique jauni, passé, le texte en serait encore lisible, l’œuvre ne serait pas détruite. Nous arrivons à un temps où, les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s’appauvrira : nous voudrons du linge et des livres à bon marché, comme on commence à vouloir de petits tableaux, faute d’espace pour en placer de grands. Les chemises et les livres ne dureront pas, voilà tout. La solidité des produits s’en va de toutes parts. Aussi le problème à résoudre est-il de la plus haute importance pour la littérature, pour les sciences et pour la politique.

Il y eut donc un jour dans mon cabinet une vive discussion sur les ingrédients dont on se sert en Chine pour fabriquer le papier. Là, grâce aux matières premières, la papeterie a, dès son origine, atteint une perfection qui manque à la nôtre. On s’occupait alors beaucoup du papier de Chine, que sa légèreté, sa finesse rendent bien supérieur au nôtre, car ces précieuses qualités ne l’empêchent pas d’être consistant ; et, quelque mince qu’il soit, il n’offre aucune transparence. (…) Le papier de Chine ne se fabrique ni avec de la soie ni avec le broussonatia ; sa pâte provient des fibres du bambou triturées. (…)

Quand Lucien m’a dit que ton père, par une sorte d’intuition particulière aux hommes de talent, avait entrevu le moyen de remplacer les débris du linge par une matière végétale excessivement commune, immédiatement prise à la production territoriale, comme font les Chinois en se servant de tiges fibreuses, j’ai classé tous les essais tentés par mes prédécesseurs en les répétant, et je me suis mis enfin à étudier la question. Le bambou est un roseau : j’ai naturellement pensé aux roseaux de notre pays. Notre roseau commun, l’arundo phragmitis, a fourni les feuilles de papier que tu tiens. Mais je vais employer les orties, les chardons ; car, pour maintenir le bon marché de la matière première, il faut s’adresser à des substances végétales qui puissent venir dans les marécages et dans les mauvais terrains : elles seront à vil prix. Le secret gît tout entier dans une préparation à donner à ces tiges. En ce moment mon procédé n’est pas encore assez simple. La main-d’œuvre n’est rien en Chine ; une journée y vaut trois sous : aussi les Chinois peuvent-ils, au sortir de la forme, appliquer leur papier feuille à feuille entre des tables de porcelaine blanche chauffées, au moyen desquelles ils le pressent et lui donnent ce lustre, cette consistance, cette légèreté, cette douceur de satin, qui en font le premier papier du monde. Eh ! bien, il faut remplacer les procédés du Chinois par quelque machine. On arrive par des machines à résoudre le problème du bon marché que procure à la Chine le bas prix de sa main-d’œuvre. Si nous parvenions à fabriquer à bas prix du papier d’une qualité semblable àcelui de la Chine, nous diminuerions de plus de moitié le poids et l’épaisseur des livres. Un Voltaire relié, qui, sur nos papiers vélins, pèse deux cent cinquante livres, n’en pèserait pas cinquante sur papier de Chine. Et voilà, certes, une conquête. L’emplacement nécessaire aux bibliothèques sera une question de plus en plus difficile à résoudre à une époque où le rapetissement général des choses et des hommes atteint tout, jusqu’à leurs habitations. À Paris, les grands hôtels, les grands appartements seront tôt outard démolis ; il n’y aura bientôt plus de fortunes en harmonie avec les constructions de nos pères. Quelle honte pour notre époque de fabriquer des livres sans durée ! Encore dix ans, et le papier de Hollande, c’est-à-dire le papier fait en chiffon de fil, sera complétement impossible. Je veux y aviser et donner à la fabrication du papier en France le privilége dont jouit notre littérature, en faire un monopole pour notre pays, comme les Anglais ont celui du fer, de la houille ou des poteries communes.

Or donc, quelles sont les idées principales qui sous-tendent le discours et les explications de David ?

1.L’industrie va de mal en pis.
Explications économiques à l’appui, David nous explique que comme les industriels recherchent exclusivement les matériaux les moins chers, la qualité du livre s’en va se dégradant. Et notez que ça ne s’arrête pas à ce domaine : chemises, tableaux, habitations, bibliothèques, tout est de plus en plus petit, de moins en moins valable. « La solidité des produits s’en va de toutes parts » !
Le modèle explicatif de David est plus historique, mais il ne manque pas d’intérêt. Il dit : « les fortunes diminuant par leur égalisation, tout s’appauvrira » Ah ! Donc, pour préserver l’investissement, le mécennat, bref une demande de qualité, il faut préserver « [des] fortunes en harmonie avec les constructions de nos pères » – en gros, l’ancien, le grand, le glorieux et perpétuellement désuet mos majorum. La modernité, tout va à *recherche Duck Duck Go* va-l’eau, voilà tout. Et la bourgeoisie, le profit, ça craint. Le Roi, c’est mieux.

2.En Chine, c’est mieux.
Alors là, ça me fait crever de rire. Je ne prétends pas connaître grand-chose à l’histoire du papier, mais de là à dire que depuis le IIè siècle, le papier Chinois était parfait ! que les Européens, qui ont hérité de leur recette, ne l’ont pas améliorée par des siècles d’expérience autour des chiffons et sur la composition de la pâte…Et puis, n’est-ce pas encore une fois l’idée d’un meilleur Ailleurs ? David a-t-il une seule fois tenu ce papier miraculeux entre les mains, pour lui donner toutes les qualités que peut avoir le papier ?
Là encore, l’explication est rigolote. Les chinois utilisent plus de main d’œuvre ; les Européens, eux, marchent par les machines. Enfin, Balzac dit que la main d’œuvre européenne coûte cher – et ce 30 ans avant Marx. Notez que le fait que les européens produisent en masse les dessert plus qu’autre chose. L’artisanal, c’est mieux. On sent le papier pressé avec amour (sur des tables de porcelaine WTF ?) et lustré patiemment, comme on caresse son enfant le soir. Faute d’argent, on va remplacer la merveille chinoise, lui trouver un vague substitut.
À noter que c’est eux qui ont eu l’idée merveilleuse de produire avec des fibres locales. Non, personne n’a essayé, au VIIIè, de mettre de l’arbre dans la pâte.

3.Le papier, c’est très important
Vital. « Pour la littérature, les sciences, et pour la politique » dit DE Balzac (ici, je me permettrai de commenter : WTF ???) Mieux, il faut baser toute notre économie sur le papier ! Après tout, les Anglais font du fer (base des machines industrielles, des chemins de fer) et de la houille (pillier de la révolution industrielle) ; si la France a le monopole Clairfontaine, tout va bien ! En Angleterre, ils seront chauffés, ils auront des couverts en inox, et chez nous, on brûlera des livres, dans des maisons en carton. De plus en plus petites, parce que c’est petit les bourgeois.
Bon, c’est peut-être un peu facile de se moquer de DE Balzac après que deux siècles aient passé (et merde aux académiciens qui croient que le principal de cette phrase, c’est les siècles qui passent, et non le fait que je me moque de DE Balzac !) En outre, il avait raison : la pénurie de chiffons imposait de revoir le procédé de fabrication de toute urgence (et ce n’étaient pas les inventeurs de génie qui manquaient, à l’époque). Et puis, la révolution industrielle, c’était nouveau, on se rendait pas bien compte de l’importance du charbon et du fer.
C’est comme de penser, de nos jours, que mieux vaut savoir fabriquer des bouliers que de l’équipement informatique…
Ok, mauvais exemple.

En attendant, on constatera que de nos jours, en France, l’industrie, va de mal en pis, qu’avant les produits étaient faits pour durer (reportage d’Arte Prêt à Jeter), mais que la recherche du profit a tout renversé, et que d’ailleurs en Chine ça va mieux grâce à leur main-d’œuvre travailleuse, et que d’ailleurs la France a perdu son rang de puissance mondiale (enfin, elle a du mal à s’y maintenir, à sa certaine idée d’elle-même…)
Je noterai que main-d’œuvre chinoise et qualité ne sont plus deux notions associées ; mais si je dis le mot magique : « artisanal » ? Ma foi, on me répond « luxe », n’est-ce pas ? 😛
À quelques nuances près, on pourrait retrouver ce joli discours dans la bouche d’un industriel français délocalisé en Indochine, non ?

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