pour passer le temps…

NO COMMENT (2)

[Cet article est la suite et fin de celui-ci, lequel suit lui-même celui-là, qui suit celui-là]

DOSSIER (2/2)
Voyage au royaume des Véganes

Ma réaction est immédiate.

-Pourrions-nous voir le Président ? Nous aimerions connaître ses motivations.

À ces mots, le vieux monsieur croise les mains sur la table et semble se mettre à réfléchir intensément, à la manière des joueurs d’échec. Enfin, sa chaise racle le sol, il se lève, sort et la porte claque.
Quelques minutes plus tard, la petite dame de l’accueil revient et nous fait un signe.
À nouveau, couloir sombre, images glauques, coupures de journaux, atelier silencieux. Le tout sans un mot. La petite dame nous plante devant la sortie et ouvre le placard à manteaux.

Tout d’un coup, le bout du tunnel semble se dessiner devant moi. À mes côtés, ma photographe se détend. Je dois dire que je ne suis pas fâché de sortir de ce guêpier. Toutefois, ma conscience professionnelle me pousse à insister :

-Je suis navré si je vous ai brusqué ; mais si vous ne voulez pas que je rencontre le Président, cela n’est pas graves, nous pourrions…

Mais la petite dame me fait un signe de la tête pour dissiper le malentendu. Elle extirpe du placard non pas nos manteaux de laine, mais une sorte de masse informe aux couleurs grises, en plastique, qu’elle me lance. Je la reçois en plein torse plutôt que je ne l’attrape au vol. Tandis qu’elle envoie une autre de ces boules à mon photographe, je constate que ça se déplie. En fin de compte, je comprends l’affreuse vérité : il s’agit d’un kawë.

-Et nos manteaux ? demande Ynès à côté de moi.

Le bruissement de l’atelier s’interrompt soudain. Tous les regards tournés vers nous. Non, ce ne sont pas les yeux ; c’est de la haine. Une haine violente, qui les fait tous trembler. Et nous les premiers, de trembler, comme si une meute de loups s’apprêtait à nous déchiqueter. Un son de vent hurlant emplit la pièce, c’est le bruit de leurs respirations furieuses.
Comme nous ne comprenons pas, la petite dame finit par se détourner de nous, fonce à sa petite table, et rapporte en toute hâte un prospectus illustré de peaux d’animaux et d’images d’abattoir.

-Oh ! s’exclame soudain ma journaliste. Mais la fourrure, de nos jours, c’est de la synthétique…

Soudain, c’est le drame. Les tables tombent, les gens se bousculent, les vegan se ruent tous vers nous. Je pousse ma collègue dehors et fais écran de mon corps en me plaquant contre la porte. Après quelques secondes, la foule regagne son calme initial et retourne à son labeur, mais je sens que l’atmosphère demeure lourde de colère et d’agressivité.
La petite dame se saisit à son tour d’un kawë qu’elle enfile avec une rare maîtrise, et vient me coller sous le nez un mystérieux passage du prospectus où une fille danse sur un arc-en-ciel avec des licornes et des centrales nucléaires en arrière-plan ; le temps que je reprenne mes esprits, les poches de mon kawë étaient aussi pleines de revues et de pamphlets.

Notre guide fait venir deux travailleuses qui nous accompagnent dehors. Je me rends compte avec dépit qu’il pleut et me colle contre le mur dans l’espoir de ne pas me faire mouiller. Ma photographe est déjà là, en train de s’allumer une Malboro. Nous échangeons un regard.

-Ne jamais évoquer les manteaux en fourrure, conclut-elle avec un sourire gêné.
-J’ai hâte d’en avoir fini avec ce monde de fous
-En parlant de fous…

Elle me désigne de la tête nos compagnons. Nos trois véganes, loin de s’être abritées de la pluie, se sont livrées, écartant les bras vers le ciel, à une sorte de joyeux rituel. Sans un mot, sans un chant, elle se livrent à une série de contorsions, levant leurs regards vers le ciel nuageux, et se baissent vers l’eau qui ruisselle, dont elles s’aspergent ; mais le plus effrayant est que leur comportement a moins l’air d’une danse de mime que d’une vénération religieuse de la Nature.

Tout à coup, l’une d’elle, grande femme maigre aux airs bigots, s’interrompt. Son regard s’est tourné vers nous, mais il semble fixé au-delà de nos visages, vers une autre réalité. Une seconde après, elle est à deux centimètres du visage de ma photographe, elle arrache sa cigarette de sa bouche, la renifle, et grimace. Et alors, sans prévenir, avant même que nous nous soyons rendus compte de quoi que ce soit, elle saisit sa main, écarte de force les doigts, et y écrase la cigarette !
Ma photographe hurle de douleur, je suis sous le choc. La végane étire ses lèvres en un rictus, une sorte de sourire malsain. Elle sort de sa poche un paquet à elle, de marque American Spirit, en tire une clope, l’allume, et la colle dans la bouche de ma photographe. Tout cela sans que nous ayons pu réagir. Et elle retourne danser gaiement.

Ynès est sur le point de la frapper, je le sens. Je lui pose la main sur l’épaule, j’essaye de la calmer.

-Ce n’est rien, Ynès, attends…voilà, dis-je en dépliant un prospectus. Tu vois, c’est les produits testés sur les animaux…les végan semblent considérer ces marques de cigarette comme « impures », tu vois ?
-Je vais la tuer ! Je vais la tuer ! répète-t-elle entre ses dents en la regardant danser.

Je lui promets qu’elle pourra tuer ce qu’elle voudra à la fin du reportage. En attendant, pendant que nos nouvelles amies finissent de se réjouir de la pluie, nous examinons sa brûlure, en la laissant tremper sous la pluie froide. Heureusement qu’il pleut abondamment.

***********

Une fois leur petit rituel fini, nos trois véganes se mettent en route comme si de rien n’était en faisant signe de nous suivre. Après quelques minutes, nous arrivons trempés et frigorifiés à une station de vélo’v. Les kawë sont inefficaces. Ils sont trempés, ne coupent pas le vent, collent aux autres vêtements, et ils sont froids.
Nos trois dames retirent trois vélos, deux d’entre elles se retirent, et nous nous retrouvons avec notre petite guide initiale. Celle-ci monte sur selle, nous l’imitons, et elle se met en route.

Je suis assez peu habitué aux pistes cyclables. La selle, mouillée, glisse, et ne tarde pas à baisser de plus en plus vite. Les freins sont très mauvais. La chaîne déraille régulièrement. Les rues s’accumulent, cela fait maintenant dix, vingt minutes que nous roulons. Nous avons descendu et monté des pentes assez raides ; plusieurs fois il nous a fallu mettre pied à terre. Nous sommes passés en pleine campagne, l’eau nous coule dans les yeux. J’ai le nez qui coule, mon photographe a attrapé un rhume. Nous aurions été ici en cinq minutes de voiture.

Nous arrivons enfin à une petite maison toute mignonne. La pluie vient de s’arrêter. La petite dame range son vélo dans une allée qui longe un grand potager bien rempli ; nous l’imitons. Nous rentrons.
À l’intérieur, une épaisse fumée aux relents d’encens nous empêche un moment de respirer. Il fait très chaud, d’une chaleur étouffante et craquante, comme émise par cent feus de bois ; l’air est appesanti d’une musique orientale aux sonorités indiennes. Sitôt la porte refermée, des dizaines de chats surgissent de nulle part, viennent se frotter contre nos jambes en miaulant, réclament des caresses. La dame s’agenouille, le visage fendu d’un grand sourire béat ; elle se met à les cajoler, en les goinfrant de croquettes vertes et de biscuits maison. Après quelques minutes de cet étrange manège, elle semble nous avoir tout à fait oublié. Je marmonne alors :

-Heum…Madame, le Président ?…

Notre guide nous fait signe d’attendre et continue de cajoler le chat. Tout à coup, ce dernier la griffe. Elle lui sourit doucement et se retire. Elle nous fait rentrer dans la pièce suivante.

Un spectacle inouï nous fait presque sursauter. Perché en haut d’une gigantesque montagne de coussins dorés, environné de pâtés végétaux et de petites balles baveuses, un gros chat noir, affalé au milieu de ses poils, nous regarde arriver. Une cour de domestiques discrets l’environne, rangée en haie d’honneur, prête à satisfaire ses moindres désirs.
La dame nous désigne le chat et se prosterne devant lui. Ma photographe et moi échangeons un regard. S’agit-il d’une comédie ?

Nos interrogations sont soudain interrompues par une sorte de gargouillement. Le chat est en train d’émettre une espèce de miaulement, aux sonorités gargantuesques. Quand il a fini, deux domestiques rompent les rangs. Notre dame s’est immobilisée, terrifiée ; elle est livide, elle tremble comme une feuille, mais n’ose faire un mouvement. Puis soudain, tandis que les domestiques s’approchent, elle pousse un hurlement de bête et tente de s’enfuir. Alors, tous se ruent comme un homme sur elle, l’empêchant de bouger, et l’emmènent en haut de la pyramide de coussins. La pauvre fille est secouée de violents sanglots, mais les domestiques, inflexibles, présentent sa gorge au chat.

Ce dernier a l’air d’hésiter. Puis d’un coup de patte, il décide de la griffer à la joue. De là où nous sommes, nous voyons le sang perler. Mais la chose n’est pas finie. Le chat a soulevé son énorme masse, et commence à tourner autour de cette tête qui lui est offerte, remuant son arrière train…Puis d’un coup, il se met à agacer, à petits coups de pattes, l’œil de sa pauvre victime, qui se met à crier de douleur.

À ce moment, je n’en peux plus. Je me rue vers le chat, hurlant :

-C’est scandaleux ! Laissez-la s’en aller ! Laissez-là !

Mais déjà, les sbires du Président m’ont attrapé, et ils m’ont jeté dehors, me laissant au passage une poignée de cartes de visites en or, sur lesquelles on peut lire, sous un dessin de gros chat :
« M. le Président
de la Vegetarian Is Humanity
vous remercie de votre visite. »

La porte est fermée. Ynès et moi sommes dehors, dans le potager. Nous n’entendons plus de cris. Le soleil brille dans le ciel. Il n’y a que deux vélos.
Nous repartons. Le reportage est terminé.

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